Le
printemps suivant, en 1931, on apprit que le chemin se ferait. Cela fut un réconfort. En
juillet les travaux ont commencé. Les Bélanger de Sayabec sont arrivés avec leur
machinerie et se sont installés à la croisée du sentier et de la route. La rivière
Tomogadi passe à cet endroit. L'eau a toujours été indispensable et on tentait de s'en
approcher le plus possible, faute d'équipement adéquat pour la transporter. On utilisait
l'eau pour la cuisine et les travaillants pouvaient faire directement leurs ablutions dans
la rivière après leur journée. Pour cet été-là, les hommes couchaient dans des
tentes.
Avec le chemin, de nouveaux colons sont arrivés. Gérard
Gagné, fils aîné de Béloni, avec sa jeune famille, s'installa parmi les premiers.
Maman fit vite connaissance avec Yvonne, épouse de Gérard et ce fut pour elle une
nouvelle amie. Arthur Gendron, le frère de ma mère, est venu s'établir, lui aussi, à
Saint-Tharsicius. Aurèle, son frère cadet, et un ami, Jos Roy, sont venus l'aider à
bâtir son «campe». Aussitôt celui-ci habitable, il est allé chercher sa famille.
Aurèle et son ami Roy sont retournés dans leur village, Saint-Samuel, le 2 septembre,
contents de repartir. Ils n'étaient pas faits pour la vie de colon.
Fait à souligner, mon oncle Arthur n'en était pas à son
premier déménagement, ni même à son dernier. Il était venu nous rejoindre à Magog.
Il a quitté Saint-Tharsicius au printemps 1938 pour Baie-des-Sables, ensuite il s'est
installé sur un lot à Saint-Adelme. C'est finalement à Matane qu'il a vécu ses
dernières années où il est mort le 30 octobre 1994, à l'âge de 92 ans.
Ainsi, le rang 5 s'enrichissait d'Adrienne, épouse
d'Arthur, et de ses trois jeunes enfants : Gisèle, Arsène et Irène. Maman a
beaucoup apprécié l'arrivée d'une belle-soeur. Elles s'étaient rarement rencontrées.
Cependant, quand on partage le même exil, les rapports deviennent vite intimes. Elles se
sont rendu de grands services l'une à l'autre. Ce premier été s'est bien passé parce
qu'il y avait beaucoup de va-et-vient à cause de la construction du chemin. Le
contracteur a eu la gentillesse de nous offrir le dîner, un dimanche midi. Le garde-feu
était un visiteur régulier. Et pour «agrémenter» le tout, quelques fois, un feu
menaçant exigeait des surveillants. Tout ce branle-bas nous permettait de faire des
connaissances nouvelles.
Au mois d'août, on se retrouvait déjà avec
assez de monde pour organiser de petites veillées où l'on dansait au son de la musique
à bouche. Le plancher était «rough», mais cela n'incommodait personne. Qu'importe si
la vie était difficile, les gens avaient quand même le goût de s'amuser. L'hiver nous a
apporté aussi sa part de
distractions.
Passait sur notre lot le chemin du tracteur. On l'appelait ainsi parce que le
«charroyage» du bois se faisait avec de gros tracteurs. Le bois provenait des lots des
colons qui le mettaient au bord du chemin au fur et à mesure. La Compagnie de bois de
Luceville qui exploitait une scierie dans le rang du village achetait tout le bois
disponible et s'occupait de le transporter en confiant la tâche aux gars des tracteurs.
Naturellement, à quelques centaines de pieds de notre «campe», aux abords du ruisseau,
un campement pour loger les chargeurs des «sleighs» avait été érigé. Tous les hommes
employés au transport du bois, y compris le «cook», venaient jouer aux cartes à la
maison. C'était un passe-temps que tout le monde aimait. Le groupe de travailleurs
n'était pas composé que de gens mariés, il s'y trouvait aussi des «jeunesses» qui
aimaient bien conter fleurette aux filles de la maison.
Dans toutes les paroisses de colons, il y a toujours plus
de garçons que de filles. Au premier hiver, il y avait trois familles comptant des
filles, mais c'était toujours chez nous que les gens se rassemblaient pour danser et
jouer aux cartes. Comme je l'ai déjà dit, maman a toujours été accueillante.

Comme autre distraction hivernale, on peut
souligner la soirée de cartes du curé. Ce dernier profitait de la présence des «gars
du moulin» parce qu'il savait qu'eux seuls avaient de l'argent. C'était toujours attendu
avec beaucoup de plaisir. Un goûter était servi en fin de soirée. Celui-ci était
fourni par les dames et les demoiselles qui voulaient bien apporter des boîtes-surprises,
contenant sandwichs et gâteaux, avec leur nom caché à l'intérieur. Cette façon de
faire mettait du piquant à l'activité puisque le monsieur qui achetait la boîte à
l'encan devait déguster le contenu avec celle qui l'avait préparé. Il y avait beaucoup
d'émulation. La vente était suivie attentivement par toutes les donatrices. Qui va
acheter ma boîte? Se demandaient les plus romanesques...
On ne le saura jamais, mais il y a fort à parier que quelques
romans d'amour ont pris naissance en partageant ces «douceurs» de fin de soirée... Le
clou de la soirée consistait à écouter chanter le curé Gamache de Saint-Vianney. Quand
il entonnait «Mon chapeau de paille», il était particulièrement apprécié.