On était en octobre 1941. Plusieurs
questions se présentèrent à ma réflexion... Que faire pour répondre au désir de
Jésus...? Où trouver une atmosphère propice aux sacrifices et à la prière? Comme
j'avais toujours aimé le couvent, c'est tout naturellement que l'idée m'est venue de me
faire religieuse, car cette vie pouvait me permettre de me sacrifier pour les pécheurs.
Je me suis adressée au noviciat des Soeurs de
l'Immaculée Conception, à Pont-Viau, pour solliciter mon entrée, en spécifiant que
j'étais une de leurs anciennes élèves de Rimouski. Après l'entrevue, qui a été de
courte durée, on m'a remise au dimanche pour la réponse, sans me demander aucun dossier.
La réponse a été négative prétextant que ma santé laissait à désirer. Ma santé
était excellente comme elle l'est encore. On n'en avait d'ailleurs aucune preuve puisque
je n'avais même pas fourni un certificat du médecin.
Alors j'ai pensé qu'une autre raison se cachait sous le
prétexte donné. C'était plutôt évident qu'on avait téléphoné à Rimouski pour
obtenir des références auprès de mon ancienne maîtresse. Elle m'avait toujours
reproché d'être taciturne et solitaire. Ces défauts ajoutés à un caractère
autoritaire faisaient qu'à ses yeux, j'étais mûre pour l'enfer. J'avais aussi le
défaut de cultiver une grande amitié, pour ne pas dire une grande dévotion à Mère
Marie-Rose, fondatrice des Soeurs des Saints-Noms de Jésus et de Marie. J'avais collé à
la table de mon pupitre son image qu'elle s'est empressée de me faire enlever. Elle
était d'un chauvinisme déplacé. Aux questions de la maîtresse des Novices, sa réponse
était toute trouvée. La jeune fille en question ne ferait jamais une bonne missionnaire.
Malgré cette rebuffade, je n'ai pas changé d'idée.
Connaissant aussi très bien les Dames de la Congrégation, je me suis dirigée de ce
côté-là. Au moment de l'entrevue, j'ai expliqué tout bonnement que je faisais du
service domestique. Sur la base de cette information et sans s'occuper de ma formation, la
soeur supérieure m'a dit qu'elle pourrait m'accepter comme soeur converse. On nommait
ainsi les soeurs sans instruction qu'on utilisait comme bonnes à tout faire. Moi qui
avais remué ciel et terre pour décrocher un diplôme et possédant surtout un appétit
insatiable pour le travail intellectuel que je considérais aussi important que boire et
manger, je ne pouvais accepter d'avoir à torchonner toute ma vie; c'était un non-sens.
J'ai refusé une offre aussi farfelue.
J'en ai déduit que Dieu me voulait ailleurs. Mais où...?
À l'Oratoire, devant le Tabernacle, j'ai demandé les lumières du Saint-Esprit. Et là,
à la Sainte-Table, j'ai décidé d'être religieuse dans le monde. Ici se trouve mon
Fiat. Bien qu'il n'était pas encore dans les moeurs qu'une religieuse se promène
habillée en civile et qu'elle ne vive pas en communauté, j'ai décidé que je serais une
religieuse sans voile et que, peu importe où je vivrais, je suivrais leurs règlements le
plus près possible, le devoir d'état fournissant ordinairement les pénitences par
surcroît. Je considérais très important de faire fructifier tous les instants de ma vie
en les imprégnant de l'Amour divin.
Puisque j'aimais tant l'étude, il m'est venu à l'idée
d'étudier pour être garde-malade. Auprès des malades, je pourrais travailler à gagner
des âmes à Jésus. Je suis allée à l'Hôtel-Dieu pour l'entrevue. Tout s'est très
bien déroulé. On m'assura qu'après l'étude de mon dossier, on m'aviserait si je
remplissais toutes les conditions et qu'on me ferait connaître aussi la date de la
rentrée à l'École.
J'ai quitté mon emploi aux derniers jours de juin pour
mes vacances à Saint-Tharsicius avec la certitude de revenir à Montréal au début de
septembre. J'y avais même laissé une partie de mes affaires et tous les vaccins exigés
avaient été reçus. Le mois d'août passait, jour après jour, et j'étais toujours en
attente des nouvelles de l'hôpital. Les premiers jours de septembre arrivèrent et je
restais toujours sans nouvelles. J'étais vraiment désespérée. On me disait alors de
part et d'autre «Reste avec nous». Une classe manquait de titulaire, alors le
curé est venu me l'offrir. «Tu vas être aussi bien ici qu'à Montréal.» J'ai
accepté puisque j'aimais l'enseignement et que j'étais dans une impasse. Mais combien
j'étais déçue!
J'ai eu un beau groupe d'élèves qui s'efforçaient de me
faire plaisir. Enfin vint octobre et les vacances de l'Action de grâces! J'en ai profité
pour aller à Montréal afin de savoir pourquoi l'École des Gardes-malades m'avait
refusée. Alors, j'ai su que je n'avais pas été refusée; ma lettre d'admission avait
été envoyée à l'adresse que j'avais en ville, sans penser que j'y serais absente
durant les vacances. Ma lettre était restée à Montréal. Madame Scharwz ne s'était pas
donné la peine de me l'expédier, n'y attachant aucune importance. Pour une seconde fois,
un concours de circonstances me déviait de la route choisie. Dans mon enfance, c'est un
douanier américain qui nous avait refusé l'entrée de son pays. Il faut croire que Dieu
nous donne ce qui nous convient, et non ce qu'on veut, car assurément je ne serais jamais
revenue rester à Saint-Tharsicius si j'avais fait mon cours d'infirmière. Mon destin
aurait été tout autre de même que celui de ceux avec qui j'ai partagé le reste de ma
vie.
Je suis revenue à demi-consolée. J'ai repris ma classe
en me disant que c'est le degré d'amour qu'on met dans son travail qui compte aux yeux de
Dieu et non ce que l'on fait. C'est toujours par notre exemple et notre amour qu'on gagne
les coeurs à Dieu, surtout en éducation, car éduquer, c'est aider l'enfant à grandir
au spirituel comme au moral. L'amour, pour l'être humain, est aussi nécessaire que le
soleil pour les plantes. Quand l'amour circule dans un milieu de vie, les gens grandissent
en sagesse et en beauté. Rien n'aide plus à grandir, dit Jean Vanier, que
de se savoir aimé.
Les événements sont les maîtres que Dieu nous donne.
Mon devoir maintenant sera de me dévouer auprès de mes élèves, de leur communiquer ce
feu que le saint Esprit avait allumé dans mon coeur. Je n'étais pas malheureuse;
j'étais envahie par une paix, la paix de la résignation, cette paix goûtée dans la
solitude pleine du silence de Dieu.
À mon bureau, devant mes élèves, je me sentais
soulevée d'enthousiasme et prête à tous les sacrifices pour le succès de l'année
scolaire. Dans ma prière, de nouveau, j'ai accepté la Volonté divine telle qu'elle se
présentait, même si, pour le moment, les chemins de Dieu me laissaient sur ma faim. J'ai
gardé mon coeur ouvert, disponible, prêt à entendre tous ses appels, dans la foi que
toute parole de Dieu vient de son Amour, de son plan pour chacune de ses Créatures. Cette
parole du Seigneur, je voulais la vivre pour ma propre conversion et, ensuite, pour celle
du prochain, car je n'oubliais pas mon rêve et la demande de Jésus. C'était le mobile
de toutes mes actions. On ne peut influencer notre entourage que par un supplément
d'âme : on ne peut donner que ce que l'on a.
Je jouissais du grand silence de la campagne, propice à
la méditation et à l'écoute de Dieu, silence qui est prière et accueil. «Qu'elle est
grande ta bonté, Seigneur, envers ceux qui t'adorent!» Je n'entrevoyais nullement le
chemin sinueux que Dieu m'avait tracé dans son insondable Sagesse.
Je ne m'étais pas coupée du monde, même si ma retraite
me plaisait; je revoyais les amis, sans préférence pour qui que ce soit. Parmi ceux qui,
en septembre, m'avaient incitée à rester, il y avait Léo, ami de la famille depuis
notre arrivée au pays. Durant la période des fêtes, nos familles se sont réunies comme
à l'accoutumée. Cela fut l'occasion toute trouvée pour lui de converser plus longuement
avec moi. Il m'a dit, le plus simplement du monde, qu'il aimerait me rencontrer plus
souvent, mais à la condition que cela soit en vue d'un mariage prochain. C'était tout à
fait caractéristique du style de Léo : il disait les choses simplement, sans
détour, avec beaucoup de sensibilité dans la voix quand il était touché. Comme ses
courtes études primaires ne lui avaient pas permis de développer les subtilités du
langage, il utilisait des paroles, à l'image de la vérité et de l'évidence, qui
pouvaient sembler à l'occasion surprenantes et percutantes. Mais, sa sincérité ne
blessait pas les personnes bien intentionnées. De plus, son sens pratique lui disait
qu'il n'avait pas de temps à perdre à des fréquentations qui n'avaient pas un but
précis.
J'en ai été abasourdie, car je m'étais faite à l'idée
que le mariage n'était pas fait pour moi... Et en fait, je ne répondais pas à toutes
les conditions d'une bonne épouse, me semblait-il. Il m'a fallu descendre des nuages et
prendre cette question au sérieux. Je me suis accordé une semaine de réflexion et j'ai
mis mes états d'âme à nu. J'ai imploré les lumières du saint Esprit et tous les
saints du Ciel... J'aimais ma classe, ma solitude surtout, mais c'était jouir de ma vie
égoïstement. Si Jésus avait barré tous mes chemins antérieurs, n'était-ce pas la
preuve qu'Il me voulait ailleurs. J'ai accepté, espérant ne pas me tromper. Léo a reçu
la réponse qu'il espérait sans trop y croire. Quelques jours auparavant, il avait
demandé à Jules si je pouvais lui faire une bonne épouse. Car j'étais une fille de
ville avec tous les défauts que cela pouvait représenter. C'est possible, lui
répondit Jules, mais va-t-elle vouloir? Hé bien! j'ai voulu. J'ai bien
conscience d'avoir été une bonne épouse, ne ménageant pas mes peines pour faire un
succès de notre entreprise. Mais son plus grand bonheur, il l'a trouvé auprès de ses
enfants. Il les adorait et ils le lui rendaient bien. Ils en avaient fait leur compagnon
de jeux.
Revenons à des pensées plus prosaïques. Après les
Fêtes, j'ai continué à enseigner, mais dans une optique différente. Mon fiancé venait
me voir le dimanche. Quand la température s'est améliorée, j'allais dîner chez lui,
après la messe, et il me ramenait après le souper. Je peux dire que cette année vécue
loin des commodités les plus élémentaires m'a servi de tremplin pour ma vie future.
Nous nous sommes mariés le 5 juillet 1943, un lundi
matin, à 8 heures. Mais il a fallu de peu que je ne sois pas au rendez-vous. Le taxi
d'Amqui que j'avais retenu m'a causé un vif désagrément ce matin-là. Ce cher monsieur
a oublié son engagement ou, n'a pas voulu le remplir; je ne l'ai jamais revu pour le lui
demander. L'heure avançait, aucun taxi ne se pointait à l'horizon et il n'y avait pas de
téléphone dans le rang au moyen duquel nous aurions pu rapidement trouver un autre
véhicule... Je me suis souvent demandé quelles avaient été les pensées de Léo durant
ces longues minutes d'attente...? Un accident aurait pu nous arriver dans les côtes et
les courbes que le chemin du rang comportait. A-t-il pensé que je regrettais d'avoir
accepté le mariage et que je refusais maintenant de dire oui à l'autel? Je n'ai jamais
osé lui poser la question. Mes frères ont alerté le marchand du village et il est venu
nous chercher, mes parents et moi.
Cette aventure a été sans conséquence pour moi, mais
j'ai été informée qu'une connaissance avait vécu quelque chose de pire. Le matin du
mariage qui, cette fois, était célébré en printemps, le frère de la mariée est parti
avec la carriole sous le prétexte qu'il allait chercher sa blonde pour l'amener au
mariage. En fait, il est allé chercher sa blonde et il s'est rendu, par la suite, à une
cabane à sucre dans la paroisse voisine sans donner signe de vie à la pauvre mariée qui
s'est retrouvée sans moyen de transport adéquat. C'est sur un devant de «sleigh»
qu'elle fut forcée de se rendre à l'église avec son père. J'ignore comment le grossier
individu a été reçu par sa famille à son retour à la fin de la journée. Ce n'était
pas chrétien de jouer un pareil tour et pas plus délicat de s'absenter ainsi au mariage
de sa soeur. Le couple qui se mariait était très pauvre et pour la nouvelle épouse,
l'arrivée décente au village était peut-être le seul plaisir qu'elle pouvait se payer.
Notre mariage fut le plus simple possible, sans enthousiasme débordant, je
n'étais pas la jeune fille qui rêvait du Prince charmant depuis des mois, le mariage
n'ayant jamais effleuré mon esprit. Quand mes amies ont appris mon mariage, elles n'en
croyaient pas leurs oreilles. Mariée à un cultivateur et à Saint-Tharsicius, pour le
comble, quel revirement! À quoi peut-on s'attendre du Destin?
Nous avons fait un court voyage de noces à cause de la
saison des foins; son frère Henri avait accepté de s'occuper des vaches durant notre
absence. C'est à la pluie battante, que nous sommes arrivés à Baie-des-Sables, où nous
prenions le dîner. Tous les invités sont venus nous rejoindre dans la soirée. Notre
voyage s'est limité à une visite à des amis de Matane et, ensuite, quelque temps à
Rimouski. Notre semaine étant déjà écoulée, le train qu'on appelait le «Local» nous
ramenait à Amqui.
J'ai été reçue avec tous les égards dus à la
Maîtresse des lieux. Ma belle-mère Zoé a été parfaite dans son rôle; elle m'a tout
remis entre les mains, autrement dit, elle me donnait les clés de la maison. C'était une
grosse charge pour moi, mais elle était acceptée d'avance. Vu mon peu d'expérience sur
la ferme, l'avenir s'annonçait difficile. Heureusement que, durant cette année
1942 - 1943 dans mon école au bout du monde, j'avais déjà acquis une certaine
adaptation à toutes les misères.
Les écoles de campagne manquaient de confort, c'est le moins
qu'on puisse dire et la mienne ne faisait pas exception. Il fallait aller chez le voisin,
en bas d'une côte, pour s'approvisionner en eau. Je ne sais plus si l'hiver a été dur
ou pas; je me rappelle toutefois que le chauffage était assuré seulement par un vieux
poêle, supporté par deux bûches de bois. Il n'y avait à peu près rien pour allumer.
Étant à plus de trois milles du village, souvent il m'arrivait de devoir aller à la
messe à pied; c'était ma seule distraction. Je me rappelais cette parole si éloquente
du poète : «O! belle Solitude, sois dans les sombres nuits l'étoile qui
dirige, et le flambeau qui éclaire...!» Car, quand j'allais à la messe à pied, je
partais alors qu'il faisait encore noir afin d'être arrivée à temps pour la messe de 7
heures.
Les noviciats exigent de longues retraites de leurs
aspirantes avant leurs voeux; ainsi en fut-il de moi avant mon mariage. Les paysages qui
m'entouraient me servaient de prédication. Toute la création chantait la bonté et la
gloire de Dieu. Sur un restant d'été, une à une tombaient les feuilles de toutes
couleurs et me chuchotaient dans un bruissement la brièveté du temps. Combien le Ciel
doit être beau dans son éternité puisque son envers réussit à nous enchanter. Même
les plus petites choses, si éphémères soient-elles, nous parlent de beauté. Les
Adoratrices sont en contemplation devant Jésus-Hostie pour leur méditation; moi,
c'était en contemplant les oeuvres de Dieu que je méditais, et la joie était au
rendez-vous. Je renouvelais mon Fiat à la Volonté divine en ayant le souci constant de
la gloire du Très-Haut. Pour jouir davantage de la belle nature, je disais mon chapelet
dehors. J'aimais à méditer sur le mystère de la Visitation de Marie à Élisabeth.
Comme elle, je voulais dire ma joie d'être habitée par Jésus. Je n'étais pas
missionnaire baptisant les petits Chinois, mais je pouvais être l'étincelle qui
réveille la Foi et allume l'amour pour Jésus dans mon entourage. Toute vocation est
inscrite dans la trame de la vie et comporte une mission propre, une tâche
irremplaçable. La mienne, par ma joie, mon sourire, ma sérénité, voulait être le
cierge qui porte la Lumière du Christ. Nos pensées modèlent nos traits, disent les
psychologues; une âme qui porte son regard vers Dieu reflète la Beauté de Dieu.
Je rentre donc dans mes nouvelles fonctions de femme de
cultivateur. Même si j'ai toujours aimé à me lever tôt, j'ai dû m'habituer à me
lever encore plus tôt. L'heure du lever en été était 5 heures moins quart. Pour nous,
l'expression du temps : «d'une clarté à l'autre» s'appliquait entièrement. Il ne
fallait compter que sur le soleil puisque l'électricité n'était pas encore au service
des campagnes. On trouvait tellement pitoyable d'avoir à se servir du petit fanal qu'on
essayait de l'oublier les soirs de fin d'été. L'huile de charbon, le combustible dont
s'alimentait le fanal, répandait une odeur suffocante, même insupportable. Son transport
était aussi difficile. Le contenant devait être bien étanche. Bienheureux ceux qui
pouvaient s'éclairer au fanal à gaz ou à la lampe Aladin. La lumière dégagée était
de beaucoup meilleure.
Ma première difficulté, et je dirais la plus grosse, a
été d'apprendre à traire les vaches. Car, c'était bien compris, en acceptant le
mariage, j'acceptais les vaches, les mouches, un coup de queue par ci, un coup de queue
par là; imaginez la scène durant mon apprentissage...! Mon énervement...! Je n'étais
pas au bord des larmes, je pleurais comme une enfant. J'ai continué ma dure école
puisque j'avais dit oui, mais je n'ai jamais été une bonne trayeuse. Et l'hiver, au
petit fanal...! Ah! ça, ça me dépassait. Je me sentais aveugle, et surtout avec cette
odeur qui me prenait à la gorge...! Heureusement, mon mari a consenti à faire l'ouvrage
seul, l'hiver. Après une dizaine d'années, une trayeuse mécanique m'a remplacée. Je ne
m'occupais que du centrifuge. Je n'ai jamais nourri ou soigné les petits animaux. Je ne
pouvais même pas les voir, le coeur me levait.
Ensuite, j'ai fait l'apprentissage du jardinage, soit
reconnaître les bonnes herbes des mauvaises et apprendre à manier la bêche. C'était
plus essoufflant que de manier le crayon. En somme, je crois que le plus éprouvant a
été de composer un menu avec si peu de variété et cela, à tous les jours. Mon mari
considérait ma bonne volonté et, durant toute notre vie de ménage, il ne m'a jamais
fait le moindre reproche ni pour la nourriture, ni pour l'ouvrage.
Mes parents venant des Cantons de l'Est, mes habitudes
alimentaires étaient différentes de celles des gens de la Vallée. Jamais, à
Saint-Samuel ni à East Angus, on avait entendu parler des «patates accommodées». Je
n'en ai donc jamais fait, ni mangé. La recette que ma belle-mère utilisait était à peu
près celle-ci. Dans un chaudron de fer, elle mettait quatre ou cinq tranches de lard
salé qu'elle faisait rôtir avec des oignons hachés jusqu'à ce que le tout soit très
brun. Ensuite, elle ajoutait les patates, coupées en petits morceaux, et de l'eau pour
les couvrir. Le plat qui pouvait ressembler à cela, à Saint-Samuel, était appelé
patates fricassées. Chez mes parents, dans le temps où ils ont connu la plus grande
pauvreté, pendant les hivers 1931 - 1932, maman faisait des patates au lait auxquelles
elle ajoutait des oignons frits. Souventes fois, c'étaient des patates entières
arrosées de sauce brune. Dans la Vallée, à cette époque, les patates accommodées se
servaient 365 soirs par année. C'était la tradition, au moins chez les gens de mes
connaissances ou chez les gens de modeste revenu. En ce qui me concerne, même s'il
n'était pas essentiel que le menu soit varié, il n'était pas immuable. Mon mari s'est
donc «accommodé» d'un nouveau menu pour le soir.
Mais à côté de toutes ces expériences nouvelles, il
existait un problème sous-jacent. Comment trouver du temps pour lire et, aussi, comment
obtenir quelque chose à lire...? Le Bulletin des agriculteurs et les Annales de
Sainte-Anne arrivaient une fois par mois. Par la suite, nous nous sommes abonnés à La
Terre de Chez Nous, journal hebdomadaire. La Ferme et le Centre Saint-Germain étaient
aussi reçus régulièrement. Naturellement, au fil des ans, plusieurs ont suivi. Les
temps libres étaient rares, surtout l'été. Les jours étaient longs, mais toutes les
minutes étaient bien employées. Le dimanche après-midi, je pouvais espérer lire. Cela
n'était pas garanti, les voisins venaient souvent nous rendre visite; ils n'étaient pas
vissés à leur télévision comme aujourd'hui. Ils aimaient jaser, c'était une manière
de se libérer des fardeaux de la semaine. Bien peu croient à la nécessité de la
lecture, nourriture de l'esprit. C'est pourtant un sport mental à la portée de tous.
Quand l'esprit est alerte, il entretient l'enthousiasme et fait briller le regard...! On
enrichit la terre qu'on cultive, de même devons-nous enrichir notre intelligence.
L'esprit fait briller le livre comme un diamant. Et, comme une pierre précieuse, j'admire
les livres et j'en prends grand soin. Même si vous ne pouvez l'ouvrir, le livre que vous
aimez, il est là, il attend son heure, il témoigne qu'il existe un autre monde que celui
du quotidien et de la routine. Lire n'est pas une perte de temps comme plusieurs le
pensent, mais un enrichissement. Un livre est un bon compagnon qui chasse le cafard, qui
nous permet de rêver, de se perdre dans l'infini en pensant aux richesses de la
Création. Les mots font une musique que j'aime. Les livres créent une mélodie
silencieuse.
Je ne peux parler des livres sans parler de la
télévision parce que l'un exclut l'autre. Il est bien connu que je ne regarde jamais la
télévision. Je trouve la vie trop courte, le temps trop précieux pour regarder des
images. D'ailleurs, Jean-Louis Gagnon, de très bonne renommée, directeur de La Presse
durant plusieurs années, affirme que nous retenons beaucoup mieux ce qui est lu que ce
que nous écoutons ou regardons. Et les écrits restent. Quand je ne me rappelle pas du
contenu d'un texte ou d'une date, je peux retourner à ma source, tandis que la
télévision, comme la planète, tourne tout le temps. Le journal nous permet de
confronter les opinions, de comparer les commentaires et, surtout, de réfléchir aux
grands problèmes de l'heure; la réflexion est la denrée la plus rare du vingtième
siècle. Le vacarme est partout, c'est la pire pollution. Pour moi, le silence est aussi
nécessaire que l'air que je respire. On dit que parler, c'est semer; écouter, c'est
accueillir; j'ajoute que réfléchir, c'est accumuler du savoir et du jugement. Pour clore
cette opinion, je vous dirai que je ne suis pas la seule personne, ici au Québec, à ne
jamais regarder la télé. Il y en a au moins une autre qui, de plus, n'a même pas voulu
s'acheter un appareil; c'est une juriste de Montréal du nom d'Andrée Lajoie.
Quelque temps après notre mariage, soit en septembre, ma
belle-mère nous a quitté pour passer l'hiver chez son fils Gérard, à Saint-Calixte.
Puis, en mai 1944, on a accueilli Paulette et Lucille Paradis, deux petites voisines
âgées de 2 et 3 ans, leur mère étant hospitalisée. Deux adorables fillettes que nous
avons choyées comme nos enfants. Après quelques mois, le père les a reprises. Quelque
temps plus tard, une autre connaissance, Marianne Keable-Bélanger, malade depuis
longtemps, m'a demandé, avant de rentrer à l'hôpital, de garder trois de ses enfants.
Et la pauvre, au bout de trois semaines, elle revenait dans sa tombe. Nous n'avons été
ni surpris, ni embarrassés, nous étions contents d'accepter ces orphelins. La petite
Françoise, âgée de 6 ans, avait déjà les poumons attaqués par la tuberculose.
Accompagnée de son père, je l'ai conduite à l'hôpital de Rimouski. À sa sortie, son
père lui a trouvé une autre résidence.
Les deux garçons, Justin et Bernard, de 11 et 10 ans,
étaient en santé. C'est à la suite de cela que je me suis adressée au Service à
l'enfance, à Montréal, pour adopter une fillette de leur âge. Sans doute, j'aurais pu
m'adresser beaucoup plus près que cela, mais Montréal a toujours été ma ville de
prédilection. Je trouvais important qu'une fillette fasse partie de la famille, car nous
n'avions pas encore d'enfant, en 1946. Monique et les deux garçons s'accordaient bien;
après plus d'un an, ceux-ci sont retournés avec leur père; l'un en juin, l'autre en
septembre. Peut-être mon humeur s'était-elle détériorée, car j'étais enceinte depuis
mai.
J'ai considéré l'enfant que je portais comme un cadeau
du Ciel. Quelques mois avant, mon mari avait servi de taxi au curé durant la visite
paroissiale. Au cours de la conversation, mon mari s'est dit attristé d'être encore sans
enfant à lui, et le curé a répondu : «On va penser à toi durant la messe.»
Comme j'ai toujours considéré le prêtre comme Jésus sur terre, je n'ai pas douté.
J'ai donc toujours vu Marie-Paul comme le fruit du miracle, comme béni des dieux. Je l'ai
appelé Marie parce que dès sa conception, je l'ai consacré à la sainte Vierge, et Paul
parce que celui-ci avait rencontré le Christ sur le chemin de Damas, ainsi pour mon fils.
C'est sur le chemin que Jésus s'est manifesté à nous dans la personne du prêtre.
J'avais 32 ans et même si sa naissance a été des plus difficiles, elle nous a comblés
de joie. J'ai toujours considéré sa naissance comme le plus beau jour de ma vie. Un
foyer sans enfant, c'est comme un poêle sans feu. Et le feu ne s'est pas éteint,
Christiane est née quinze mois après, et alors tout à fait normalement. Ce qui me fait
dire que tant qu'il y a vie, il y a de l'espoir.
J'ajouterai quelques mots sur la naissance de Marie-Paul.
Ma grossesse a été difficile. Je ne devais prendre que du liquide durant les trois
derniers mois. Le docteur m'avait défendu de travailler. Dans les circonstances, c'était
dans l'ordre que l'accouchement ait été difficile. On l'a ondoyé aussitôt qu'il eut la
tête sortie, car on ne comptait plus rien sur sa vie, et on l'a déposé sur la table,
sans plus s'occuper de lui pour au moins sauver la mère. Mais, tout à coup, des cris
viennent de la cuisine; c'était le bébé qui réclamait toute l'attention due à qui
échoue sur cette terre. Le docteur et ma mère en sont restés estomaqués. Donc ils ont
dû partager leurs soins entre la mère et l'enfant. Depuis, il a toujours fait valoir ses
droits.
Léonard, lui, a voulu faire toute une histoire de sa
naissance... Il n'y a pas deux naissances qui se ressemblent. J'ai eu une césarienne, une
phlébite, trente-sept jours d'hôpital et fut condamnée à porter un bas élastique
toute ma vie. Monique, qui avait alors 17 ans, nous a été d'un grand secours. Les deux
bébés n'étaient pas seuls quand mon mari allait à l'étable. Elle était très bonne
pour les enfants; elle les dorlotait, même.
Le bébé Léonard a accepté philosophiquement son
séjour à l'hôpital. L'infirmière de la pouponnière l'a aimé beaucoup parce qu'à
cause de moi, il a été plus longtemps que les autres à l'hôpital . De plus, il a
bénéficié d'une faveur tout à fait spéciale. En effet, j'ai exprimé le désir que
monseigneur Parent vienne me voir. La religieuse qui était à mon service lui a dit tout
de suite. Il s'est gentiment rendu à mon désir. C'était le 4 mars, jour de son
intronisation comme archevêque. La religieuse lui a présenté mon bébé à qui il a
fait une caresse et il l'a béni ainsi que moi. Bien peu d'enfants peuvent se vanter
d'avoir été, à leur naissance, caressé par un archevêque.
Ma famille en est restée là, mais pas par ma volonté.
Ce faisant, Dieu savait qu'Il exauçait mon plus cher désir. Je serais devenu
certainement acariâtre si j'avais eu à supporter une grosse famille.
C'est en juillet 1946 que j'ai ouvert notre petite épicerie. Je ne pouvais
me résoudre à laisser les enfants seuls pour aller aux champs ou aux vaches. Mais je
voulais cependant contribuer aux revenus de la maison. Ce commerce me donnait un petit
bénéfice sans quitter les enfants. Plusieurs grosses familles nous entouraient et elles
sont devenues des clientes régulières. J'ai tenu le coup jusqu'au 15 décembre 1968.
Deux semaines avant le mariage de Christiane, j'ai fermé boutique.
En mai 1944, donc avant la venue des enfants, j'ai
étudié dans les livres fournis par le gouvernement tout ce qui concernait le
fonctionnement d'un rucher. Nous avons aussi été aidés par madame Abel Gagné qui avait
déjà gardé des abeilles. Elle nous a vendu le matériel dont elle ne se servait plus et
nous avons commandé un paquet de trois livres d'abeilles. Malheureusement, après les
premières piqûres, on a découvert que j'étais allergique à leur venin. Mon mari a dû
se charger du soin des abeilles dans le rucher alors que je me contentais d'extraire le
miel l'automne. Il était plus facile d'éviter les abeilles dans la maison que dehors.
J'ai quand même été piquée quelques fois. Les médicaments que j'avais atténuaient
les effets du venin.
Mon mari était très heureux au «chevet» des abeilles.
Cela le reposait des travaux harassants de la ferme. À l'occasion, il ne mettait pas de
gants pour manipuler les ruches et son costume n'était pas des plus sécuritaires. Les
piqûres ne l'indisposaient pas outre mesure.
La plupart du temps, on s'est contenté de trois ou quatre
ruches. Dans les meilleures années, quand les enfants pouvaient nous être d'une
quelconque aide pour les travaux réguliers pendant les vacances d'été, nous avions une
quinzaine de colonies d'abeilles. Quand nous ne suffisions pas, à notre famille, à
recueillir toutes les piqûres que certaines abeilles enragées voulaient bien distribuer,
il y avait toujours quelques bonnes âmes de passage qui en bénéficiaient, à leur grand
désarroi.
Nous avons vendu du miel jusqu'à l'automne 1986. J'ai
toujours eu l'ambition de me trouver de l'ouvrage pour m'exempter de l'étable. Quand on
n'aime pas une chose, tous les chemins sont bons pour s'en exempter.
Aussi, à plusieurs reprises, j'ai gardé des enfants
confiés par le Service social. Au total, cinq de ces jeunes ont résidé à la maison
pour des périodes atteignant parfois une année à la suite de la maladie ou du décès
d'un de leurs parents. Je suis surprise de m'apercevoir qu'en faisant le compte, ma
famille «élargie» s'élève à 14 enfants.
J'ai hébergé de plus un oncle de mon mari, Florient
Gagné, surnommé le père Fleur. Il était seul, désoeuvré, mais de bonne volonté.
Malgré son âge avancé, il était plein d'énergie. Puisque le gouvernement ne
distribuait pas de pension de vieillesse et qu'il n'existait pas de résidence pour les
personnes âgées, ses parents et amis se chargeaient de l'accueillir quelque temps. Il
était fier et n'acceptait le gîte et le couvert que si on lui confiait des tâches à
accomplir. Cela n'était pas toujours facile puisqu'il avait perdu sa dextérité de
jeunesse, était à demi sourd en plus d'avoir perdu l'usage d'un oeil. Comme je l'ai
déjà mentionné, j'ai aussi gardé ma mère et cela durant dix-sept ans. C'est vous dire
que ma vie active a été remplie à pleins bords.
Je suis revenue à l'enseignement en 1968, mais aux
adultes. On disait : «Cours aux pré-emplois». J'enseignais le français et l'anglais,
douze heures par semaine durant la première saison; l'année suivante, vingt heures,
parce que s'étaient ajoutés les cours de dixième et de onzième année. À la
troisième saison, je faisais seulement huit heures par semaine. Je regagnais toujours la
maison à pied. À ce retour à mes «anciennes amours», j'ai eu l'impression qu'une
chape de plomb tombait de mes épaules comme si, pendant toutes ces années au service du
«devoir» accepté librement, j'avais expérimenté la vie d'une autre «moi» qui
n'atteignait pas ma personnalité profonde. J'ai réalisé tout à coup que j'étais une
autre quand je me trouvais en compagnie de livres, avec du papier à barbouiller... En
badinant, je puis affirmer que je n'ai pas eu besoin de mourir pour faire une deuxième
vie comme le croient les adeptes de la réincarnation...
À la réflexion, au moment d'écrire ces lignes, je me
demande si mon mari n'a pas eu lui aussi à vivre une situation semblable. Léo aurait
découvert cet «autre» lorsqu'il a pris sa retraite à l'âge de 64 ans et qu'il a connu
l'ivresse des départs répétés des voyages. En fait, il n'avait pas choisi sa
profession, elle lui avait été imposée par les circonstances. Autrefois, on naissait
sur la ferme et on y vivait sans que la plupart prennent l'initiative de s'orienter vers
d'autres activités même si la culture de la terre ou l'élevage des animaux ne leur
plaisait pas. D'ailleurs, avait-on vraiment d'autre choix?
Mon mari n'aimait pas les animaux, il s'agit pourtant
d'une condition essentielle pour un cultivateur. Élever des animaux de ferme et supporter
leurs «incartades» de bête prend beaucoup de patience. Léo n'en avait pas la moindre
parcelle, du moins pour les animaux. Il faut dire à sa décharge qu'au moment où il
était en contact avec eux, ses énergies étaient à plat après une journée de durs
labeurs ou encore, il n'avait simplement pas le temps de se prêter à leurs fantaisies.
La plupart des colonisateurs de sa génération étaient
restés dans l'âme des défricheurs acharnés, des coupeurs de bois même un peu coureurs
des bois. L'agriculture n'avait pas acquis ses lettres de noblesse, elle était un mal
nécessaire dont ils s'étaient accommodés parce que l'épouse prenait charge de
l'élevage et de l'entretien des animaux. En définitive, ils avaient pris sur eux la
lourde tâche qu'incombaient les travaux de ferme à la condition qu'ils ne soient pas
astreints aux finasseries des animaux. Léo ne faisait pas vraiment exception. Toutefois,
les circonstances, notre choix de vie, ma répulsion à l'égard des animaux et, faut-il
le souligner, sa détermination et son ouverture d'esprit en ont fait un bon cultivateur.
Il ne boudait pas le progrès. Pour améliorer la
production laitière, il suivait les techniques de contrôle laitier et a accepté un
taureau de race fourni par le gouvernement. Les conseils prodigués par les agronomes
étaient acceptés de bonne grâce et appliqués dans la mesure du possible. Tous ces
éléments ont fait que nous avions une ferme dont la production était une des meilleures
du coin, toutes proportions gardées. De plus, en même temps que nous gardions nos deux
chevaux, des porcs, des moutons, des poules, des génisses et le taureau du gouvernement,
notre troupeau de vaches laitières a atteint dix-sept bêtes. Au début des années 60,
cela constituait un tour de force pour un homme seul avec le minimum de moyens techniques.
C'était aussi le maximum que permettaient nos installations.
Notre terre, plutôt petite, le lot ayant une superficie
de 75 acres, est très productive. Longeant la route 195, elle fait l'envie de plusieurs.
Comme nous cultivions avec des chevaux plutôt qu'avec un tracteur, nous disposions
d'engrais à meilleur coût et de meilleure qualité que celui trouvé dans le commerce.
Avec les chevaux, nous avions d' autres avantages : il était possible d'exécuter
tous les travaux de ferme sans qu'il soit nécessaire d'engager de main-d'oeuvre; ces
bêtes n'exigeaient pas de pièces de rechange ni d'essence. C'était tout autant d'argent
qui restait pour se payer quelques plaisirs.
Quand les moissonneuses-batteuses ont fait leur apparition
dans la paroisse, mon mari chargeait, contre rémunération, un propriétaire de ces
machines de faire la récolte. Cela coûtait de l'argent, mais il pouvait prendre du bon
temps. D'ailleurs, il recourait, dès que cela lui semblait efficace, à tout autre
équipement motorisé des fermiers des alentours. Ainsi, il avait le service sans en avoir
les charges fixes. Les chevaux prenaient un peu de répit et passaient une occasion de
provoquer une colère noire à Léo.
Dans les débuts de notre exploitation, comme c'était
alors la coutume, nous avions un peu de tout : moutons, cochons, volailles, même des
dindes à l'occasion. Graduellement, nous avons éliminé les «à-côté» pour conserver
uniquement les bêtes à cornes qui exigeaient moins d'efforts particuliers ou de corvées
que les autres. Pour les moutons, les clôtures devaient être à toute épreuve. Il
fallait recommencer à toutes les saisons leur consolidation. Les moutons disparus,
disparaissait aussi la tonte, une des pires corvées du printemps. Posséder des porcs
implique de plus la surveillance de la mise-bas des truies. Cette activité n'emballait
pas particulièrement Léo d'autant plus que cela coïncidait souvent avec la nuit et
qu'une harassante journée de travail était prévue pour le lendemain.
Malgré les exigences soudaines des animaux et le
caractère essentiel de certains travaux de ferme, jamais les enfants n'ont perdu une
heure d'étude. Mon mari s'organisait pour faire le travail seul pendant les jours de
classe, peu importe l'urgence des travaux. Il n'a forcément jamais regretté d'en être
venu à une seule spécialité. En vieillissant, il fallait se ménager du bon temps.
Le bon temps, pour mon mari, était dans les veillées de
l'Âge d'or où il adorait danser. Même si, autrefois, les curés, dont le curé Hudon,
n'aimaient pas le danse, mes beaux-parents l'ont toujours permise dans leur maison comme
mes parents d'ailleurs. Léo avait le rythme. Ma soeur Gilberte a souvent affirmé qu'elle
n'avait jamais rencontré meilleur danseur que lui. En plus de la danse, il participait au
bingo. De mon côté, je ne dansais pas et je n'étais pas intéressée à l'une ou
l'autre des activités de l'Âge d'or. Comme je le mentionnais précédemment, la
télévision ne présente aucun intérêt pour moi alors que pour Léo, ses programmes de
télévision constituaient un loisir qu'il n'aurait pas voulu délaisser. Nos goûts se
rencontraient rarement sauf pour voyager et pour jouer au «500», jeu de cartes fort
prisé dans la famille. Cela n'a pas nui à l'harmonie du foyer. Il agissait à sa guise
et moi, à la mienne. Au début, cela l'intriguait que j'aime aller à la messe si
souvent. Il en est venu à m'accompagner sans que je l'invite.
Léo avait un coeur d'or et une grande générosité. Cela
ne s'est jamais démenti même pour la clientèle de notre petit magasin. Un jour, je ne
voulais plus vendre à crédit à un certain client qui avait déjà accumulé une forte
dette envers nous puisque je prévoyais que nous ne serions jamais payés. Léo a insisté
tout de même pour que je continue à lui fournir de la nourriture parce que, disait-il,
on ne peut pas laisser sa famille mourir de faim. J'ai acquiescé à sa demande, la
famille du client n'est pas morte de faim et nous n'avons pas été payés. Le client
s'est bien gardé de revenir quand il a disposé d'un peu d'argent.
Mon mari ne manquait jamais une occasion d'aider un voisin
ou l'autre. Combien de fois, il s'est levé la nuit pour aller, dans la poudrerie, porter
secours à quelqu'un qui se trouvait en difficulté dans la neige ou dans un fossé.
Même, une fois, il a failli se faire écraser par le «snow» qu'il était en train de
désembourber. Moi, «fille de ville», je n'avais pas l'habitude d'aller au devant des
besoins des voisins. L'entraide et les corvées n'étaient pas dans mes moeurs.
Malgré nos saisons si bien remplies, on se réservait
quand même quelques petits voyages, mais jamais ensemble. Les enfants et les vaches
avaient besoin d'une présence continuelle. De cette façon, mon mari a pu assister à un
congrès d'apiculteurs à Cornell, en 1952. Léonard n'avait pas 2 ans. Je suis restée
seule pour traire les sept vaches durant dix jours avec un bébé qui avait peur des
animaux. Heureusement, ma belle-mère est venue me secourir en fin de semaine. Elle s'est
occupée des enfants. Quand mon mari s'absentait l'hiver, on demandait un homme pour les
travaux de l'étable.
On doit se demander où je trouvais du temps pour la
lecture? L'espoir a toujours été à mon chevet. Je savais qu'avec les années, les
loisirs deviendraient plus nombreux. Le mariage de Marie-Paul a précédé celui de
Christiane de quelques mois; Léonard est allé étudier à Trois-Rivières; maman est
morte en 1972. Donc, des avenues s'ouvraient devant moi, libres pour des loisirs
prolongés.
Entre temps, j'avais profité de quelques voyages. En
juillet 1958, avec les trois enfants, je suis allée à Notre-Dame-du-Cap; ensuite, à
Montréal pour une semaine. C'était, soi disant, à l'occasion de nos quinze ans de
mariage. Montréal était restée bien vivace dans mon coeur. Je ne pouvais oublier toutes
les chères amies que j'y avais laissées. L'Expo 67 a été une autre occasion pour
s'évader du train-train quotidien. Mon mari est allé en mai, moi en juillet. Et j'y suis
retournée en octobre. Le plaisir a été un peu gâché par une grève dans les
transports, par contre les files d'attente pour entrer dans les pavillons étaient moins
longues.
Enfin, l'heure de la retraite a sonné. Tout vient à
point à qui sait attendre... Nous avons vendu les vaches en septembre 1971, et les veaux
devenus boeufs l'année suivante, au fur et à mesure qu'ils étaient prêts pour le
marché. Ce qui veut dire qu'en juillet 1972, nous étions libres, après vingt-neuf ans
d'une fidélité sans faille au devoir d'état. Il nous restait des abeilles, mais elles
pouvaient faire leur miel sans nous.
