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Le détour du destin Présentation Avant-propos Généalogie

Chapitre 2 : ACHILLE ET ANTOINETTE Auteur : Germaine Arguin-Gagné
Partie 1 de 2 : Vers les États  
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VI
VERS L'AVENIR (Partie II)

 
Les ancêtres
Achille et Antoinette
Enfants d'Achille
Au fil des jours
Prime enfance
Vers l'avenir (partie 1)
Chroniques de voyage
Fête de l'amitié
 

On était en octobre 1941. Plusieurs questions se présentèrent à ma réflexion... Que faire pour répondre au désir de Jésus...? Où trouver une atmosphère propice aux sacrifices et à la prière? Comme j'avais toujours aimé le couvent, c'est tout naturellement que l'idée m'est venue de me faire religieuse, car cette vie pouvait me permettre de me sacrifier pour les pécheurs.

Je me suis adressée au noviciat des Soeurs de l'Immaculée Conception, à Pont-Viau, pour solliciter mon entrée, en spécifiant que j'étais une de leurs anciennes élèves de Rimouski. Après l'entrevue, qui a été de courte durée, on m'a remise au dimanche pour la réponse, sans me demander aucun dossier. La réponse a été négative prétextant que ma santé laissait à désirer. Ma santé était excellente comme elle l'est encore. On n'en avait d'ailleurs aucune preuve puisque je n'avais même pas fourni un certificat du médecin.

Alors j'ai pensé qu'une autre raison se cachait sous le prétexte donné. C'était plutôt évident qu'on avait téléphoné à Rimouski pour obtenir des références auprès de mon ancienne maîtresse. Elle m'avait toujours reproché d'être taciturne et solitaire. Ces défauts ajoutés à un caractère autoritaire faisaient qu'à ses yeux, j'étais mûre pour l'enfer. J'avais aussi le défaut de cultiver une grande amitié, pour ne pas dire une grande dévotion à Mère Marie-Rose, fondatrice des Soeurs des Saints-Noms de Jésus et de Marie. J'avais collé à la table de mon pupitre son image qu'elle s'est empressée de me faire enlever. Elle était d'un chauvinisme déplacé. Aux questions de la maîtresse des Novices, sa réponse était toute trouvée. La jeune fille en question ne ferait jamais une bonne missionnaire.

Malgré cette rebuffade, je n'ai pas changé d'idée. Connaissant aussi très bien les Dames de la Congrégation, je me suis dirigée de ce côté-là. Au moment de l'entrevue, j'ai expliqué tout bonnement que je faisais du service domestique. Sur la base de cette information et sans s'occuper de ma formation, la soeur supérieure m'a dit qu'elle pourrait m'accepter comme soeur converse. On nommait ainsi les soeurs sans instruction qu'on utilisait comme bonnes à tout faire. Moi qui avais remué ciel et terre pour décrocher un diplôme et possédant surtout un appétit insatiable pour le travail intellectuel que je considérais aussi important que boire et manger, je ne pouvais accepter d'avoir à torchonner toute ma vie; c'était un non-sens. J'ai refusé une offre aussi farfelue.

J'en ai déduit que Dieu me voulait ailleurs. Mais où...? À l'Oratoire, devant le Tabernacle, j'ai demandé les lumières du Saint-Esprit. Et là, à la Sainte-Table, j'ai décidé d'être religieuse dans le monde. Ici se trouve mon Fiat. Bien qu'il n'était pas encore dans les moeurs qu'une religieuse se promène habillée en civile et qu'elle ne vive pas en communauté, j'ai décidé que je serais une religieuse sans voile et que, peu importe où je vivrais, je suivrais leurs règlements le plus près possible, le devoir d'état fournissant ordinairement les pénitences par surcroît. Je considérais très important de faire fructifier tous les instants de ma vie en les imprégnant de l'Amour divin.

Puisque j'aimais tant l'étude, il m'est venu à l'idée d'étudier pour être garde-malade. Auprès des malades, je pourrais travailler à gagner des âmes à Jésus. Je suis allée à l'Hôtel-Dieu pour l'entrevue. Tout s'est très bien déroulé. On m'assura qu'après l'étude de mon dossier, on m'aviserait si je remplissais toutes les conditions et qu'on me ferait connaître aussi la date de la rentrée à l'École.

J'ai quitté mon emploi aux derniers jours de juin pour mes vacances à Saint-Tharsicius avec la certitude de revenir à Montréal au début de septembre. J'y avais même laissé une partie de mes affaires et tous les vaccins exigés avaient été reçus. Le mois d'août passait, jour après jour, et j'étais toujours en attente des nouvelles de l'hôpital. Les premiers jours de septembre arrivèrent et je restais toujours sans nouvelles. J'étais vraiment désespérée. On me disait alors de part et d'autre «Reste avec nous». Une classe manquait de titulaire, alors le curé est venu me l'offrir. «Tu vas être aussi bien ici qu'à Montréal.» J'ai accepté puisque j'aimais l'enseignement et que j'étais dans une impasse. Mais combien j'étais déçue!

J'ai eu un beau groupe d'élèves qui s'efforçaient de me faire plaisir. Enfin vint octobre et les vacances de l'Action de grâces! J'en ai profité pour aller à Montréal afin de savoir pourquoi l'École des Gardes-malades m'avait refusée. Alors, j'ai su que je n'avais pas été refusée; ma lettre d'admission avait été envoyée à l'adresse que j'avais en ville, sans penser que j'y serais absente durant les vacances. Ma lettre était restée à Montréal. Madame Scharwz ne s'était pas donné la peine de me l'expédier, n'y attachant aucune importance. Pour une seconde fois, un concours de circonstances me déviait de la route choisie. Dans mon enfance, c'est un douanier américain qui nous avait refusé l'entrée de son pays. Il faut croire que Dieu nous donne ce qui nous convient, et non ce qu'on veut, car assurément je ne serais jamais revenue rester à Saint-Tharsicius si j'avais fait mon cours d'infirmière. Mon destin aurait été tout autre de même que celui de ceux avec qui j'ai partagé le reste de ma vie.

Je suis revenue à demi-consolée. J'ai repris ma classe en me disant que c'est le degré d'amour qu'on met dans son travail qui compte aux yeux de Dieu et non ce que l'on fait. C'est toujours par notre exemple et notre amour qu'on gagne les coeurs à Dieu, surtout en éducation, car éduquer, c'est aider l'enfant à grandir au spirituel comme au moral. L'amour, pour l'être humain, est aussi nécessaire que le soleil pour les plantes. Quand l'amour circule dans un milieu de vie, les gens grandissent en sagesse et en beauté. Rien n'aide plus à grandir, dit Jean Vanier, que de se savoir aimé.

Les événements sont les maîtres que Dieu nous donne. Mon devoir maintenant sera de me dévouer auprès de mes élèves, de leur communiquer ce feu que le saint Esprit avait allumé dans mon coeur. Je n'étais pas malheureuse; j'étais envahie par une paix, la paix de la résignation, cette paix goûtée dans la solitude pleine du silence de Dieu.

À mon bureau, devant mes élèves, je me sentais soulevée d'enthousiasme et prête à tous les sacrifices pour le succès de l'année scolaire. Dans ma prière, de nouveau, j'ai accepté la Volonté divine telle qu'elle se présentait, même si, pour le moment, les chemins de Dieu me laissaient sur ma faim. J'ai gardé mon coeur ouvert, disponible, prêt à entendre tous ses appels, dans la foi que toute parole de Dieu vient de son Amour, de son plan pour chacune de ses Créatures. Cette parole du Seigneur, je voulais la vivre pour ma propre conversion et, ensuite, pour celle du prochain, car je n'oubliais pas mon rêve et la demande de Jésus. C'était le mobile de toutes mes actions. On ne peut influencer notre entourage que par un supplément d'âme : on ne peut donner que ce que l'on a.

Je jouissais du grand silence de la campagne, propice à la méditation et à l'écoute de Dieu, silence qui est prière et accueil. «Qu'elle est grande ta bonté, Seigneur, envers ceux qui t'adorent!» Je n'entrevoyais nullement le chemin sinueux que Dieu m'avait tracé dans son insondable Sagesse.

Je ne m'étais pas coupée du monde, même si ma retraite me plaisait; je revoyais les amis, sans préférence pour qui que ce soit. Parmi ceux qui, en septembre, m'avaient incitée à rester, il y avait Léo, ami de la famille depuis notre arrivée au pays. Durant la période des fêtes, nos familles se sont réunies comme à l'accoutumée. Cela fut l'occasion toute trouvée pour lui de converser plus longuement avec moi. Il m'a dit, le plus simplement du monde, qu'il aimerait me rencontrer plus souvent, mais à la condition que cela soit en vue d'un mariage prochain. C'était tout à fait caractéristique du style de Léo : il disait les choses simplement, sans détour, avec beaucoup de sensibilité dans la voix quand il était touché. Comme ses courtes études primaires ne lui avaient pas permis de développer les subtilités du langage, il utilisait des paroles, à l'image de la vérité et de l'évidence, qui pouvaient sembler à l'occasion surprenantes et percutantes. Mais, sa sincérité ne blessait pas les personnes bien intentionnées. De plus, son sens pratique lui disait qu'il n'avait pas de temps à perdre à des fréquentations qui n'avaient pas un but précis.

J'en ai été abasourdie, car je m'étais faite à l'idée que le mariage n'était pas fait pour moi... Et en fait, je ne répondais pas à toutes les conditions d'une bonne épouse, me semblait-il. Il m'a fallu descendre des nuages et prendre cette question au sérieux. Je me suis accordé une semaine de réflexion et j'ai mis mes états d'âme à nu. J'ai imploré les lumières du saint Esprit et tous les saints du Ciel... J'aimais ma classe, ma solitude surtout, mais c'était jouir de ma vie égoïstement. Si Jésus avait barré tous mes chemins antérieurs, n'était-ce pas la preuve qu'Il me voulait ailleurs. J'ai accepté, espérant ne pas me tromper. Léo a reçu la réponse qu'il espérait sans trop y croire. Quelques jours auparavant, il avait demandé à Jules si je pouvais lui faire une bonne épouse. Car j'étais une fille de ville avec tous les défauts que cela pouvait représenter. C'est possible, lui répondit Jules, mais va-t-elle vouloir? Hé bien! j'ai voulu. J'ai bien conscience d'avoir été une bonne épouse, ne ménageant pas mes peines pour faire un succès de notre entreprise. Mais son plus grand bonheur, il l'a trouvé auprès de ses enfants. Il les adorait et ils le lui rendaient bien. Ils en avaient fait leur compagnon de jeux.

Revenons à des pensées plus prosaïques. Après les Fêtes, j'ai continué à enseigner, mais dans une optique différente. Mon fiancé venait me voir le dimanche. Quand la température s'est améliorée, j'allais dîner chez lui, après la messe, et il me ramenait après le souper. Je peux dire que cette année vécue loin des commodités les plus élémentaires m'a servi de tremplin pour ma vie future.

Nous nous sommes mariés le 5 juillet 1943, un lundi matin, à 8 heures. Mais il a fallu de peu que je ne sois pas au rendez-vous. Le taxi d'Amqui que j'avais retenu m'a causé un vif désagrément ce matin-là. Ce cher monsieur a oublié son engagement ou, n'a pas voulu le remplir; je ne l'ai jamais revu pour le lui demander. L'heure avançait, aucun taxi ne se pointait à l'horizon et il n'y avait pas de téléphone dans le rang au moyen duquel nous aurions pu rapidement trouver un autre véhicule... Je me suis souvent demandé quelles avaient été les pensées de Léo durant ces longues minutes d'attente...? Un accident aurait pu nous arriver dans les côtes et les courbes que le chemin du rang comportait. A-t-il pensé que je regrettais d'avoir accepté le mariage et que je refusais maintenant de dire oui à l'autel? Je n'ai jamais osé lui poser la question. Mes frères ont alerté le marchand du village et il est venu nous chercher, mes parents et moi.

Cette aventure a été sans conséquence pour moi, mais j'ai été informée qu'une connaissance avait vécu quelque chose de pire. Le matin du mariage qui, cette fois, était célébré en printemps, le frère de la mariée est parti avec la carriole sous le prétexte qu'il allait chercher sa blonde pour l'amener au mariage. En fait, il est allé chercher sa blonde et il s'est rendu, par la suite, à une cabane à sucre dans la paroisse voisine sans donner signe de vie à la pauvre mariée qui s'est retrouvée sans moyen de transport adéquat. C'est sur un devant de «sleigh» qu'elle fut forcée de se rendre à l'église avec son père. J'ignore comment le grossier individu a été reçu par sa famille à son retour à la fin de la journée. Ce n'était pas chrétien de jouer un pareil tour et pas plus délicat de s'absenter ainsi au mariage de sa soeur. Le couple qui se mariait était très pauvre et pour la nouvelle épouse, l'arrivée décente au village était peut-être le seul plaisir qu'elle pouvait se payer.

Notre mariage fut le plus simple possible, sans enthousiasme débordant, je n'étais pas la jeune fille qui rêvait du Prince charmant depuis des mois, le mariage n'ayant jamais effleuré mon esprit. Quand mes amies ont appris mon mariage, elles n'en croyaient pas leurs oreilles. Mariée à un cultivateur et à Saint-Tharsicius, pour le comble, quel revirement! À quoi peut-on s'attendre du Destin?

Nous avons fait un court voyage de noces à cause de la saison des foins; son frère Henri avait accepté de s'occuper des vaches durant notre absence. C'est à la pluie battante, que nous sommes arrivés à Baie-des-Sables, où nous prenions le dîner. Tous les invités sont venus nous rejoindre dans la soirée. Notre voyage s'est limité à une visite à des amis de Matane et, ensuite, quelque temps à Rimouski. Notre semaine étant déjà écoulée, le train qu'on appelait le «Local» nous ramenait à Amqui.

J'ai été reçue avec tous les égards dus à la Maîtresse des lieux. Ma belle-mère Zoé a été parfaite dans son rôle; elle m'a tout remis entre les mains, autrement dit, elle me donnait les clés de la maison. C'était une grosse charge pour moi, mais elle était acceptée d'avance. Vu mon peu d'expérience sur la ferme, l'avenir s'annonçait difficile. Heureusement que, durant cette année 1942 - 1943 dans mon école au bout du monde, j'avais déjà acquis une certaine adaptation à toutes les misères.


Les écoles de campagne manquaient de confort, c'est le moins qu'on puisse dire et la mienne ne faisait pas exception. Il fallait aller chez le voisin, en bas d'une côte, pour s'approvisionner en eau. Je ne sais plus si l'hiver a été dur ou pas; je me rappelle toutefois que le chauffage était assuré seulement par un vieux poêle, supporté par deux bûches de bois. Il n'y avait à peu près rien pour allumer. Étant à plus de trois milles du village, souvent il m'arrivait de devoir aller à la messe à pied; c'était ma seule distraction. Je me rappelais cette parole si éloquente du poète : «O! belle Solitude, sois dans les sombres nuits l'étoile qui dirige, et le flambeau qui éclaire...!» Car, quand j'allais à la messe à pied, je partais alors qu'il faisait encore noir afin d'être arrivée à temps pour la messe de 7 heures.

Les noviciats exigent de longues retraites de leurs aspirantes avant leurs voeux; ainsi en fut-il de moi avant mon mariage. Les paysages qui m'entouraient me servaient de prédication. Toute la création chantait la bonté et la gloire de Dieu. Sur un restant d'été, une à une tombaient les feuilles de toutes couleurs et me chuchotaient dans un bruissement la brièveté du temps. Combien le Ciel doit être beau dans son éternité puisque son envers réussit à nous enchanter. Même les plus petites choses, si éphémères soient-elles, nous parlent de beauté. Les Adoratrices sont en contemplation devant Jésus-Hostie pour leur méditation; moi, c'était en contemplant les oeuvres de Dieu que je méditais, et la joie était au rendez-vous. Je renouvelais mon Fiat à la Volonté divine en ayant le souci constant de la gloire du Très-Haut. Pour jouir davantage de la belle nature, je disais mon chapelet dehors. J'aimais à méditer sur le mystère de la Visitation de Marie à Élisabeth. Comme elle, je voulais dire ma joie d'être habitée par Jésus. Je n'étais pas missionnaire baptisant les petits Chinois, mais je pouvais être l'étincelle qui réveille la Foi et allume l'amour pour Jésus dans mon entourage. Toute vocation est inscrite dans la trame de la vie et comporte une mission propre, une tâche irremplaçable. La mienne, par ma joie, mon sourire, ma sérénité, voulait être le cierge qui porte la Lumière du Christ. Nos pensées modèlent nos traits, disent les psychologues; une âme qui porte son regard vers Dieu reflète la Beauté de Dieu.

Je rentre donc dans mes nouvelles fonctions de femme de cultivateur. Même si j'ai toujours aimé à me lever tôt, j'ai dû m'habituer à me lever encore plus tôt. L'heure du lever en été était 5 heures moins quart. Pour nous, l'expression du temps : «d'une clarté à l'autre» s'appliquait entièrement. Il ne fallait compter que sur le soleil puisque l'électricité n'était pas encore au service des campagnes. On trouvait tellement pitoyable d'avoir à se servir du petit fanal qu'on essayait de l'oublier les soirs de fin d'été. L'huile de charbon, le combustible dont s'alimentait le fanal, répandait une odeur suffocante, même insupportable. Son transport était aussi difficile. Le contenant devait être bien étanche. Bienheureux ceux qui pouvaient s'éclairer au fanal à gaz ou à la lampe Aladin. La lumière dégagée était de beaucoup meilleure.

Ma première difficulté, et je dirais la plus grosse, a été d'apprendre à traire les vaches. Car, c'était bien compris, en acceptant le mariage, j'acceptais les vaches, les mouches, un coup de queue par ci, un coup de queue par là; imaginez la scène durant mon apprentissage...! Mon énervement...! Je n'étais pas au bord des larmes, je pleurais comme une enfant. J'ai continué ma dure école puisque j'avais dit oui, mais je n'ai jamais été une bonne trayeuse. Et l'hiver, au petit fanal...! Ah! ça, ça me dépassait. Je me sentais aveugle, et surtout avec cette odeur qui me prenait à la gorge...! Heureusement, mon mari a consenti à faire l'ouvrage seul, l'hiver. Après une dizaine d'années, une trayeuse mécanique m'a remplacée. Je ne m'occupais que du centrifuge. Je n'ai jamais nourri ou soigné les petits animaux. Je ne pouvais même pas les voir, le coeur me levait.

Ensuite, j'ai fait l'apprentissage du jardinage, soit reconnaître les bonnes herbes des mauvaises et apprendre à manier la bêche. C'était plus essoufflant que de manier le crayon. En somme, je crois que le plus éprouvant a été de composer un menu avec si peu de variété et cela, à tous les jours. Mon mari considérait ma bonne volonté et, durant toute notre vie de ménage, il ne m'a jamais fait le moindre reproche ni pour la nourriture, ni pour l'ouvrage.

Mes parents venant des Cantons de l'Est, mes habitudes alimentaires étaient différentes de celles des gens de la Vallée. Jamais, à Saint-Samuel ni à East Angus, on avait entendu parler des «patates accommodées». Je n'en ai donc jamais fait, ni mangé. La recette que ma belle-mère utilisait était à peu près celle-ci. Dans un chaudron de fer, elle mettait quatre ou cinq tranches de lard salé qu'elle faisait rôtir avec des oignons hachés jusqu'à ce que le tout soit très brun. Ensuite, elle ajoutait les patates, coupées en petits morceaux, et de l'eau pour les couvrir. Le plat qui pouvait ressembler à cela, à Saint-Samuel, était appelé patates fricassées. Chez mes parents, dans le temps où ils ont connu la plus grande pauvreté, pendant les hivers 1931 - 1932, maman faisait des patates au lait auxquelles elle ajoutait des oignons frits. Souventes fois, c'étaient des patates entières arrosées de sauce brune. Dans la Vallée, à cette époque, les patates accommodées se servaient 365 soirs par année. C'était la tradition, au moins chez les gens de mes connaissances ou chez les gens de modeste revenu. En ce qui me concerne, même s'il n'était pas essentiel que le menu soit varié, il n'était pas immuable. Mon mari s'est donc «accommodé» d'un nouveau menu pour le soir.

Mais à côté de toutes ces expériences nouvelles, il existait un problème sous-jacent. Comment trouver du temps pour lire et, aussi, comment obtenir quelque chose à lire...? Le Bulletin des agriculteurs et les Annales de Sainte-Anne arrivaient une fois par mois. Par la suite, nous nous sommes abonnés à La Terre de Chez Nous, journal hebdomadaire. La Ferme et le Centre Saint-Germain étaient aussi reçus régulièrement. Naturellement, au fil des ans, plusieurs ont suivi. Les temps libres étaient rares, surtout l'été. Les jours étaient longs, mais toutes les minutes étaient bien employées. Le dimanche après-midi, je pouvais espérer lire. Cela n'était pas garanti, les voisins venaient souvent nous rendre visite; ils n'étaient pas vissés à leur télévision comme aujourd'hui. Ils aimaient jaser, c'était une manière de se libérer des fardeaux de la semaine. Bien peu croient à la nécessité de la lecture, nourriture de l'esprit. C'est pourtant un sport mental à la portée de tous. Quand l'esprit est alerte, il entretient l'enthousiasme et fait briller le regard...! On enrichit la terre qu'on cultive, de même devons-nous enrichir notre intelligence. L'esprit fait briller le livre comme un diamant. Et, comme une pierre précieuse, j'admire les livres et j'en prends grand soin. Même si vous ne pouvez l'ouvrir, le livre que vous aimez, il est là, il attend son heure, il témoigne qu'il existe un autre monde que celui du quotidien et de la routine. Lire n'est pas une perte de temps comme plusieurs le pensent, mais un enrichissement. Un livre est un bon compagnon qui chasse le cafard, qui nous permet de rêver, de se perdre dans l'infini en pensant aux richesses de la Création. Les mots font une musique que j'aime. Les livres créent une mélodie silencieuse.

Je ne peux parler des livres sans parler de la télévision parce que l'un exclut l'autre. Il est bien connu que je ne regarde jamais la télévision. Je trouve la vie trop courte, le temps trop précieux pour regarder des images. D'ailleurs, Jean-Louis Gagnon, de très bonne renommée, directeur de La Presse durant plusieurs années, affirme que nous retenons beaucoup mieux ce qui est lu que ce que nous écoutons ou regardons. Et les écrits restent. Quand je ne me rappelle pas du contenu d'un texte ou d'une date, je peux retourner à ma source, tandis que la télévision, comme la planète, tourne tout le temps. Le journal nous permet de confronter les opinions, de comparer les commentaires et, surtout, de réfléchir aux grands problèmes de l'heure; la réflexion est la denrée la plus rare du vingtième siècle. Le vacarme est partout, c'est la pire pollution. Pour moi, le silence est aussi nécessaire que l'air que je respire. On dit que parler, c'est semer; écouter, c'est accueillir; j'ajoute que réfléchir, c'est accumuler du savoir et du jugement. Pour clore cette opinion, je vous dirai que je ne suis pas la seule personne, ici au Québec, à ne jamais regarder la télé. Il y en a au moins une autre qui, de plus, n'a même pas voulu s'acheter un appareil; c'est une juriste de Montréal du nom d'Andrée Lajoie.

Quelque temps après notre mariage, soit en septembre, ma belle-mère nous a quitté pour passer l'hiver chez son fils Gérard, à Saint-Calixte. Puis, en mai 1944, on a accueilli Paulette et Lucille Paradis, deux petites voisines âgées de 2 et 3 ans, leur mère étant hospitalisée. Deux adorables fillettes que nous avons choyées comme nos enfants. Après quelques mois, le père les a reprises. Quelque temps plus tard, une autre connaissance, Marianne Keable-Bélanger, malade depuis longtemps, m'a demandé, avant de rentrer à l'hôpital, de garder trois de ses enfants. Et la pauvre, au bout de trois semaines, elle revenait dans sa tombe. Nous n'avons été ni surpris, ni embarrassés, nous étions contents d'accepter ces orphelins. La petite Françoise, âgée de 6 ans, avait déjà les poumons attaqués par la tuberculose. Accompagnée de son père, je l'ai conduite à l'hôpital de Rimouski. À sa sortie, son père lui a trouvé une autre résidence.

Les deux garçons, Justin et Bernard, de 11 et 10 ans, étaient en santé. C'est à la suite de cela que je me suis adressée au Service à l'enfance, à Montréal, pour adopter une fillette de leur âge. Sans doute, j'aurais pu m'adresser beaucoup plus près que cela, mais Montréal a toujours été ma ville de prédilection. Je trouvais important qu'une fillette fasse partie de la famille, car nous n'avions pas encore d'enfant, en 1946. Monique et les deux garçons s'accordaient bien; après plus d'un an, ceux-ci sont retournés avec leur père; l'un en juin, l'autre en septembre. Peut-être mon humeur s'était-elle détériorée, car j'étais enceinte depuis mai.

J'ai considéré l'enfant que je portais comme un cadeau du Ciel. Quelques mois avant, mon mari avait servi de taxi au curé durant la visite paroissiale. Au cours de la conversation, mon mari s'est dit attristé d'être encore sans enfant à lui, et le curé a répondu : «On va penser à toi durant la messe.» Comme j'ai toujours considéré le prêtre comme Jésus sur terre, je n'ai pas douté. J'ai donc toujours vu Marie-Paul comme le fruit du miracle, comme béni des dieux. Je l'ai appelé Marie parce que dès sa conception, je l'ai consacré à la sainte Vierge, et Paul parce que celui-ci avait rencontré le Christ sur le chemin de Damas, ainsi pour mon fils. C'est sur le chemin que Jésus s'est manifesté à nous dans la personne du prêtre. J'avais 32 ans et même si sa naissance a été des plus difficiles, elle nous a comblés de joie. J'ai toujours considéré sa naissance comme le plus beau jour de ma vie. Un foyer sans enfant, c'est comme un poêle sans feu. Et le feu ne s'est pas éteint, Christiane est née quinze mois après, et alors tout à fait normalement. Ce qui me fait dire que tant qu'il y a vie, il y a de l'espoir.

J'ajouterai quelques mots sur la naissance de Marie-Paul. Ma grossesse a été difficile. Je ne devais prendre que du liquide durant les trois derniers mois. Le docteur m'avait défendu de travailler. Dans les circonstances, c'était dans l'ordre que l'accouchement ait été difficile. On l'a ondoyé aussitôt qu'il eut la tête sortie, car on ne comptait plus rien sur sa vie, et on l'a déposé sur la table, sans plus s'occuper de lui pour au moins sauver la mère. Mais, tout à coup, des cris viennent de la cuisine; c'était le bébé qui réclamait toute l'attention due à qui échoue sur cette terre. Le docteur et ma mère en sont restés estomaqués. Donc ils ont dû partager leurs soins entre la mère et l'enfant. Depuis, il a toujours fait valoir ses droits.

Léonard, lui, a voulu faire toute une histoire de sa naissance... Il n'y a pas deux naissances qui se ressemblent. J'ai eu une césarienne, une phlébite, trente-sept jours d'hôpital et fut condamnée à porter un bas élastique toute ma vie. Monique, qui avait alors 17 ans, nous a été d'un grand secours. Les deux bébés n'étaient pas seuls quand mon mari allait à l'étable. Elle était très bonne pour les enfants; elle les dorlotait, même.

Le bébé Léonard a accepté philosophiquement son séjour à l'hôpital. L'infirmière de la pouponnière l'a aimé beaucoup parce qu'à cause de moi, il a été plus longtemps que les autres à l'hôpital . De plus, il a bénéficié d'une faveur tout à fait spéciale. En effet, j'ai exprimé le désir que monseigneur Parent vienne me voir. La religieuse qui était à mon service lui a dit tout de suite. Il s'est gentiment rendu à mon désir. C'était le 4 mars, jour de son intronisation comme archevêque. La religieuse lui a présenté mon bébé à qui il a fait une caresse et il l'a béni ainsi que moi. Bien peu d'enfants peuvent se vanter d'avoir été, à leur naissance, caressé par un archevêque.

Ma famille en est restée là, mais pas par ma volonté. Ce faisant, Dieu savait qu'Il exauçait mon plus cher désir. Je serais devenu certainement acariâtre si j'avais eu à supporter une grosse famille.

C'est en juillet 1946 que j'ai ouvert notre petite épicerie. Je ne pouvais me résoudre à laisser les enfants seuls pour aller aux champs ou aux vaches. Mais je voulais cependant contribuer aux revenus de la maison. Ce commerce me donnait un petit bénéfice sans quitter les enfants. Plusieurs grosses familles nous entouraient et elles sont devenues des clientes régulières. J'ai tenu le coup jusqu'au 15 décembre 1968. Deux semaines avant le mariage de Christiane, j'ai fermé boutique.

En mai 1944, donc avant la venue des enfants, j'ai étudié dans les livres fournis par le gouvernement tout ce qui concernait le fonctionnement d'un rucher. Nous avons aussi été aidés par madame Abel Gagné qui avait déjà gardé des abeilles. Elle nous a vendu le matériel dont elle ne se servait plus et nous avons commandé un paquet de trois livres d'abeilles. Malheureusement, après les premières piqûres, on a découvert que j'étais allergique à leur venin. Mon mari a dû se charger du soin des abeilles dans le rucher alors que je me contentais d'extraire le miel l'automne. Il était plus facile d'éviter les abeilles dans la maison que dehors. J'ai quand même été piquée quelques fois. Les médicaments que j'avais atténuaient les effets du venin.

Mon mari était très heureux au «chevet» des abeilles. Cela le reposait des travaux harassants de la ferme. À l'occasion, il ne mettait pas de gants pour manipuler les ruches et son costume n'était pas des plus sécuritaires. Les piqûres ne l'indisposaient pas outre mesure.

La plupart du temps, on s'est contenté de trois ou quatre ruches. Dans les meilleures années, quand les enfants pouvaient nous être d'une quelconque aide pour les travaux réguliers pendant les vacances d'été, nous avions une quinzaine de colonies d'abeilles. Quand nous ne suffisions pas, à notre famille, à recueillir toutes les piqûres que certaines abeilles enragées voulaient bien distribuer, il y avait toujours quelques bonnes âmes de passage qui en bénéficiaient, à leur grand désarroi.

Nous avons vendu du miel jusqu'à l'automne 1986. J'ai toujours eu l'ambition de me trouver de l'ouvrage pour m'exempter de l'étable. Quand on n'aime pas une chose, tous les chemins sont bons pour s'en exempter.

Aussi, à plusieurs reprises, j'ai gardé des enfants confiés par le Service social. Au total, cinq de ces jeunes ont résidé à la maison pour des périodes atteignant parfois une année à la suite de la maladie ou du décès d'un de leurs parents. Je suis surprise de m'apercevoir qu'en faisant le compte, ma famille «élargie» s'élève à 14 enfants.

J'ai hébergé de plus un oncle de mon mari, Florient Gagné, surnommé le père Fleur. Il était seul, désoeuvré, mais de bonne volonté. Malgré son âge avancé, il était plein d'énergie. Puisque le gouvernement ne distribuait pas de pension de vieillesse et qu'il n'existait pas de résidence pour les personnes âgées, ses parents et amis se chargeaient de l'accueillir quelque temps. Il était fier et n'acceptait le gîte et le couvert que si on lui confiait des tâches à accomplir. Cela n'était pas toujours facile puisqu'il avait perdu sa dextérité de jeunesse, était à demi sourd en plus d'avoir perdu l'usage d'un oeil. Comme je l'ai déjà mentionné, j'ai aussi gardé ma mère et cela durant dix-sept ans. C'est vous dire que ma vie active a été remplie à pleins bords.

Je suis revenue à l'enseignement en 1968, mais aux adultes. On disait : «Cours aux pré-emplois». J'enseignais le français et l'anglais, douze heures par semaine durant la première saison; l'année suivante, vingt heures, parce que s'étaient ajoutés les cours de dixième et de onzième année. À la troisième saison, je faisais seulement huit heures par semaine. Je regagnais toujours la maison à pied. À ce retour à mes «anciennes amours», j'ai eu l'impression qu'une chape de plomb tombait de mes épaules comme si, pendant toutes ces années au service du «devoir» accepté librement, j'avais expérimenté la vie d'une autre «moi» qui n'atteignait pas ma personnalité profonde. J'ai réalisé tout à coup que j'étais une autre quand je me trouvais en compagnie de livres, avec du papier à barbouiller... En badinant, je puis affirmer que je n'ai pas eu besoin de mourir pour faire une deuxième vie comme le croient les adeptes de la réincarnation...

À la réflexion, au moment d'écrire ces lignes, je me demande si mon mari n'a pas eu lui aussi à vivre une situation semblable. Léo aurait découvert cet «autre» lorsqu'il a pris sa retraite à l'âge de 64 ans et qu'il a connu l'ivresse des départs répétés des voyages. En fait, il n'avait pas choisi sa profession, elle lui avait été imposée par les circonstances. Autrefois, on naissait sur la ferme et on y vivait sans que la plupart prennent l'initiative de s'orienter vers d'autres activités même si la culture de la terre ou l'élevage des animaux ne leur plaisait pas. D'ailleurs, avait-on vraiment d'autre choix?

Mon mari n'aimait pas les animaux, il s'agit pourtant d'une condition essentielle pour un cultivateur. Élever des animaux de ferme et supporter leurs «incartades» de bête prend beaucoup de patience. Léo n'en avait pas la moindre parcelle, du moins pour les animaux. Il faut dire à sa décharge qu'au moment où il était en contact avec eux, ses énergies étaient à plat après une journée de durs labeurs ou encore, il n'avait simplement pas le temps de se prêter à leurs fantaisies.

La plupart des colonisateurs de sa génération étaient restés dans l'âme des défricheurs acharnés, des coupeurs de bois même un peu coureurs des bois. L'agriculture n'avait pas acquis ses lettres de noblesse, elle était un mal nécessaire dont ils s'étaient accommodés parce que l'épouse prenait charge de l'élevage et de l'entretien des animaux. En définitive, ils avaient pris sur eux la lourde tâche qu'incombaient les travaux de ferme à la condition qu'ils ne soient pas astreints aux finasseries des animaux. Léo ne faisait pas vraiment exception. Toutefois, les circonstances, notre choix de vie, ma répulsion à l'égard des animaux et, faut-il le souligner, sa détermination et son ouverture d'esprit en ont fait un bon cultivateur.

Il ne boudait pas le progrès. Pour améliorer la production laitière, il suivait les techniques de contrôle laitier et a accepté un taureau de race fourni par le gouvernement. Les conseils prodigués par les agronomes étaient acceptés de bonne grâce et appliqués dans la mesure du possible. Tous ces éléments ont fait que nous avions une ferme dont la production était une des meilleures du coin, toutes proportions gardées. De plus, en même temps que nous gardions nos deux chevaux, des porcs, des moutons, des poules, des génisses et le taureau du gouvernement, notre troupeau de vaches laitières a atteint dix-sept bêtes. Au début des années 60, cela constituait un tour de force pour un homme seul avec le minimum de moyens techniques. C'était aussi le maximum que permettaient nos installations.

Notre terre, plutôt petite, le lot ayant une superficie de 75 acres, est très productive. Longeant la route 195, elle fait l'envie de plusieurs. Comme nous cultivions avec des chevaux plutôt qu'avec un tracteur, nous disposions d'engrais à meilleur coût et de meilleure qualité que celui trouvé dans le commerce. Avec les chevaux, nous avions d' autres avantages : il était possible d'exécuter tous les travaux de ferme sans qu'il soit nécessaire d'engager de main-d'oeuvre; ces bêtes n'exigeaient pas de pièces de rechange ni d'essence. C'était tout autant d'argent qui restait pour se payer quelques plaisirs.

Quand les moissonneuses-batteuses ont fait leur apparition dans la paroisse, mon mari chargeait, contre rémunération, un propriétaire de ces machines de faire la récolte. Cela coûtait de l'argent, mais il pouvait prendre du bon temps. D'ailleurs, il recourait, dès que cela lui semblait efficace, à tout autre équipement motorisé des fermiers des alentours. Ainsi, il avait le service sans en avoir les charges fixes. Les chevaux prenaient un peu de répit et passaient une occasion de provoquer une colère noire à Léo.

Dans les débuts de notre exploitation, comme c'était alors la coutume, nous avions un peu de tout : moutons, cochons, volailles, même des dindes à l'occasion. Graduellement, nous avons éliminé les «à-côté» pour conserver uniquement les bêtes à cornes qui exigeaient moins d'efforts particuliers ou de corvées que les autres. Pour les moutons, les clôtures devaient être à toute épreuve. Il fallait recommencer à toutes les saisons leur consolidation. Les moutons disparus, disparaissait aussi la tonte, une des pires corvées du printemps. Posséder des porcs implique de plus la surveillance de la mise-bas des truies. Cette activité n'emballait pas particulièrement Léo d'autant plus que cela coïncidait souvent avec la nuit et qu'une harassante journée de travail était prévue pour le lendemain.

Malgré les exigences soudaines des animaux et le caractère essentiel de certains travaux de ferme, jamais les enfants n'ont perdu une heure d'étude. Mon mari s'organisait pour faire le travail seul pendant les jours de classe, peu importe l'urgence des travaux. Il n'a forcément jamais regretté d'en être venu à une seule spécialité. En vieillissant, il fallait se ménager du bon temps.

Le bon temps, pour mon mari, était dans les veillées de l'Âge d'or où il adorait danser. Même si, autrefois, les curés, dont le curé Hudon, n'aimaient pas le danse, mes beaux-parents l'ont toujours permise dans leur maison comme mes parents d'ailleurs. Léo avait le rythme. Ma soeur Gilberte a souvent affirmé qu'elle n'avait jamais rencontré meilleur danseur que lui. En plus de la danse, il participait au bingo. De mon côté, je ne dansais pas et je n'étais pas intéressée à l'une ou l'autre des activités de l'Âge d'or. Comme je le mentionnais précédemment, la télévision ne présente aucun intérêt pour moi alors que pour Léo, ses programmes de télévision constituaient un loisir qu'il n'aurait pas voulu délaisser. Nos goûts se rencontraient rarement sauf pour voyager et pour jouer au «500», jeu de cartes fort prisé dans la famille. Cela n'a pas nui à l'harmonie du foyer. Il agissait à sa guise et moi, à la mienne. Au début, cela l'intriguait que j'aime aller à la messe si souvent. Il en est venu à m'accompagner sans que je l'invite.

Léo avait un coeur d'or et une grande générosité. Cela ne s'est jamais démenti même pour la clientèle de notre petit magasin. Un jour, je ne voulais plus vendre à crédit à un certain client qui avait déjà accumulé une forte dette envers nous puisque je prévoyais que nous ne serions jamais payés. Léo a insisté tout de même pour que je continue à lui fournir de la nourriture parce que, disait-il, on ne peut pas laisser sa famille mourir de faim. J'ai acquiescé à sa demande, la famille du client n'est pas morte de faim et nous n'avons pas été payés. Le client s'est bien gardé de revenir quand il a disposé d'un peu d'argent.

Mon mari ne manquait jamais une occasion d'aider un voisin ou l'autre. Combien de fois, il s'est levé la nuit pour aller, dans la poudrerie, porter secours à quelqu'un qui se trouvait en difficulté dans la neige ou dans un fossé. Même, une fois, il a failli se faire écraser par le «snow» qu'il était en train de désembourber. Moi, «fille de ville», je n'avais pas l'habitude d'aller au devant des besoins des voisins. L'entraide et les corvées n'étaient pas dans mes moeurs.

Malgré nos saisons si bien remplies, on se réservait quand même quelques petits voyages, mais jamais ensemble. Les enfants et les vaches avaient besoin d'une présence continuelle. De cette façon, mon mari a pu assister à un congrès d'apiculteurs à Cornell, en 1952. Léonard n'avait pas 2 ans. Je suis restée seule pour traire les sept vaches durant dix jours avec un bébé qui avait peur des animaux. Heureusement, ma belle-mère est venue me secourir en fin de semaine. Elle s'est occupée des enfants. Quand mon mari s'absentait l'hiver, on demandait un homme pour les travaux de l'étable.

On doit se demander où je trouvais du temps pour la lecture? L'espoir a toujours été à mon chevet. Je savais qu'avec les années, les loisirs deviendraient plus nombreux. Le mariage de Marie-Paul a précédé celui de Christiane de quelques mois; Léonard est allé étudier à Trois-Rivières; maman est morte en 1972. Donc, des avenues s'ouvraient devant moi, libres pour des loisirs prolongés.

Entre temps, j'avais profité de quelques voyages. En juillet 1958, avec les trois enfants, je suis allée à Notre-Dame-du-Cap; ensuite, à Montréal pour une semaine. C'était, soi disant, à l'occasion de nos quinze ans de mariage. Montréal était restée bien vivace dans mon coeur. Je ne pouvais oublier toutes les chères amies que j'y avais laissées. L'Expo 67 a été une autre occasion pour s'évader du train-train quotidien. Mon mari est allé en mai, moi en juillet. Et j'y suis retournée en octobre. Le plaisir a été un peu gâché par une grève dans les transports, par contre les files d'attente pour entrer dans les pavillons étaient moins longues.

Enfin, l'heure de la retraite a sonné. Tout vient à point à qui sait attendre... Nous avons vendu les vaches en septembre 1971, et les veaux devenus boeufs l'année suivante, au fur et à mesure qu'ils étaient prêts pour le marché. Ce qui veut dire qu'en juillet 1972, nous étions libres, après vingt-neuf ans d'une fidélité sans faille au devoir d'état. Il nous restait des abeilles, mais elles pouvaient faire leur miel sans nous.

 
  1. Curé à Saint-Tharsicius d'octobre 1926 à octobre 1932. Il a vécu de 1895 à 1949.

2. Dessert que les Québécois préfèrent savourer en français, en le nommant poutine. On prononçait pottine, à Saint-Samuel.