À mon grand désespoir, du
6 avril 1928 au 21 janvier 1931, je n'ai pas fréquenté l'école. Il me fallait gagner
des sous... J'ai cru ma vie irrémédiablement perdue. Plus d'école pour moi, c'était la
terre qui arrêtait de tourner! Humainement, rien qui pouvait me donner un peu d'espoir ne
pointait à l'horizon. Ma propension à la piété m'a ouvert une porte de sortie.
J'étais très pieuse et je savais qu'il fallait accompagner la prière de sacrifices.
Déjà, à 12 ans, le plus souvent possible, je m'évadais des autres pour dire mon
chapelet que je portais toujours sur moi. J'avais donc un bon entraînement pour
m'adresser à mes amis du Ciel en qui j'ai toujours eu une confiance illimitée.
C'est à cette période que j'ai acheté mon grand rosaire
de trois chapelets, un livre de piété qui s'appelait «Livre des Âmes pieuses» ainsi
qu'une statue de la Vierge. À eux trois, ils formaient mon petit oratoire. Et ces GROS
achats étaient payés avec des 25¢ que je gagnais en faisant du travail supplémentaire.
En effet, le samedi matin, avant de commencer mon travail régulier à la manufacture, je
nettoyais les machines à filer pour qu'elles soient en bon ordre lors de leur mise en
marche à 7 heures du matin.
Ma chambre était mon lieu de prédilection. Je priais les
bras en croix pour retourner aux études. Saint Joseph était vivement interpellé. Dans
ma pensée, il était celui qui s'occupait des problèmes temporels et la Vierge, des
choses spirituelles. Mais comme toujours, Dieu avait l'oeil. La Providence ne fait jamais
défaut à qui y recourt. J'ai écrit à une ancienne maîtresse de classe que j'aimais
bien pour lui dire toute ma peine. Elle m'a répondu le 18 novembre 1929. Je vous en donne
quelques extraits :
«... Je vous ai retrouvée au naturel, je vous en
félicite, gardez vos goûts simples de l'école, soyez toute à vos parents comme par le
passé. Je ne doute pas que vous vous soyez sacrifiée en abandonnant vos études que vous
poursuiviez si ardemment, mais le motif est louable, le bon Dieu arrivera à temps si vous
avez des projets de vie religieuse, en attendant, priez beaucoup; la sainte Vierge écoute
vos prières. Ayez confiance.
Soeur Claude du Sacré-Coeur»
C'était une lettre réconfortante, mais mon problème
restait entier. C'est alors que nous avons déménagés à Saint-Tharsicius, où il aurait
été dans l'ordre de renoncer aux études pour toujours. Je ne me suis pas croisé les
bras pour autant. J'ai écrit à d'autres religieuses que je connaissais, leur disant mon
désarroi et mon désir de continuer mes études. «On ne peut vous accepter par
charité» m'ont-elles répondu.
Je continuais à prier saint Joseph et, tout à coup, le
message est passé. Papa savait à quel point je souffrais puisque, lui aussi, il avait
été empêché d'aller à l'école. Il s'en est ouvert à notre curé qui a pris
l'affaire en main. La semaine suivante, je faisais mon entrée au couvent. Notre curé,
David Roussel (1), s'est donné la peine de
m'accompagner au couvent. Il a dit à la Supérieure de voir à ce que je ne manque de
rien et m'a donné un cinq piastre. Je n'avais même pas de robe de chambre. Les
religieuses m'en ont fait une. Quand j'ai quitté la maison, papa m'a dit : «même
si ce n'est pas à ton goût, tu «tofferas»...!» On m'aurait mise au pain et à
l'eau et j'aurais été encore mieux qu'à Saint-Tharsicius. Il n'y a pas eu de vacances
de Pâques. Le couvent était une école apostolique et il fallait observer le même
règlement que les religieuses au noviciat. Peu importe, il fallait accepter de bon coeur
tous les sacrifices, quels qu'ils soient.
Je me suis remise aux études avec ardeur. J'étais
rouillée, cependant j'ai repris le dessus très rapidement. J'ai trouvé d'ailleurs que
les méthodes d'enseignement ne valaient pas celles d'East Angus. Je n'ai pas été
surprise des insuccès de fin d'année de mes compagnes. En juin, je n'ai pas voulu me
présenter au diplôme élémentaire. Après presque trois ans d'arrêt, il me fallait
plus que cinq mois aux études pour me redonner confiance. J'avais d'ailleurs une autre
idée derrière la tête : «Si je manque mes examens, le curé ne voudra peut-être
plus me renvoyer au couvent. D'un autre côté, si je réussis mon diplôme, il va dire : Fais
l'école, maintenant.» Et j'aurais été tellement malheureuse de ne pouvoir
retourner au couvent.
Le but du curé était d'avoir une de ses paroissiennes
enseignant dans la paroisse. Il m'a donc renvoyée au couvent, en septembre 1931, pour le
diplôme d'études supérieures, le gros lot pour moi... J'ai passé une très belle
année, au point que j'avais demandé à la religieuse de passer les Fêtes au couvent.
Naturellement, elle n'a pas voulu. Pour moi, la paroisse de Saint-Tharsicius était
toujours la même, Fêtes ou pas!
L'obtention de ce diplôme d'études n'était pas une
sinécure. Il constituait le point culminant de ce qui représentait treize années
d'étude pour la plupart des étudiantes. En trois jours, il fallait passer à travers
l'examen qui consistait à répondre à vingt-trois concours. Le dessin, la dictée
française, la morale, l'histoire, tout y passait. L'examen s'est tenu au couvent des
Ursulines qui, depuis les années 1970, héberge l'Université du Québec. Il fallait y
dîner. Chacun des repas coûtait 35 «cennes». On nous a fait un «spécial», soit
1 $ pour les trois dîners.
Nous étions six à nous présenter aux examens du Bureau
des examinateurs du gouvernement pour l'obtention du diplôme. Trois compagnes ont raté
les examens, deux sont passées avec justesse. Je suis la seule qui ait décroché la note
«Distinction». C'est là que j'ai crié au miracle. Il n'est pas nécessaire que les
lois de la nature soient déviées de leur trajectoire pour qu'il y ait miracle, un
agencement aussi étonnant d'événements me donnait la certitude que saint Joseph avait
opéré un miracle en ma faveur. Si j'avais été trois mois plus jeune, je n'aurais pas
eu l'âge réglementaire pour me présenter aux examens. L'âge habituel où l'on obtenait
le diplôme était de 20 ans alors que je n'avais que 17 ans. Les deux années passées à
la manufacture et à me morfondre dans le rang 5 ne m'avaient donc nui en rien. Ça,
c'était un autre miracle. Dans mon action de grâces, j'ai dit à saint Joseph que
j'irais lui dire merci à l'Oratoire même. Quand... ? Secret de la Providence! Il ne
m'est jamais venu à l'idée de partir à pied pour aller dire merci à saint Joseph comme
devait le faire Edgar Poirier en 1934 qui était parti de son petit village de la
Gaspésie, à pied, pour se rendre à l'Oratoire en vue d'obtenir la guérison de ses
yeux.
En juin 1932, à notre pique-nique de fin d'année, alors
que nous étions sur la plage, attenante au chalet appartenant à la famille d'une
religieuse, dans la paroisse de Sacré-Coeur à Rimouski, je regardais les vagues suivre
leur nature, aller et venir en bouillonnant. J'ai pleuré en pensant que la fin de mon
séjour au couvent était très proche et que le devoir, maintenant, m'appelait ailleurs.
Les vacances ont été plus longues que je l'avais
espéré. L'école à laquelle j'étais destinée était en construction. Elle n'a été
finalement prête qu'en janvier 1933. En attendant, j'enseignais quelques heures par jour
à mes jeunes frères et à ma soeur Laurette.

Enfin, ma carrière d'enseignante commençait. J'entrais
dans une école neuve avec douze élèves qui étaient en première, deuxième et
troisième. Ces douze élèves provenaient de quatre familles : de la mienne, il y en
avait cinq; de la famille Dumont, une élève; de la famille Paradis, trois, et les autres
étaient des Saint-Laurent. Mon salaire était de 22,50 $ par mois et j'avais ordre
de laver les planchers à mes frais et de pourvoir moi-même à l'allumage du poêle. Je
n'ai jamais payé ni pour les planchers, ni pour l'allumage du poêle. J'avais un trop
grand besoin d'argent pour cela. En effet, quand j'ai dit à monsieur le curé que j'avais
reçu mon diplôme, il m'a dit que je devrais payer la facture que je recevrais du couvent
puisque, maintenant, je travaillais. La facture a été de 87 $, montant très minime
si on le regarde avec les yeux d'aujourd'hui. À l'époque, cela avait son importance. À
titre de référence, retenons que l'ensemble des quêtes de l'année 1933 avait rapporté
à la Fabrique 187,07 $.
J'ai tenu à assumer ma dette au complet. Le montant
n'était rien en comparaison des connaissances dont je me servirais toute ma vie. La seule
chose qui comptait était de détenir mon diplôme et d'enseigner. Le rêve de ma vie se
réalisait.
Mais j'étais tout même toujours à Saint-Tharsicius. Ma
première année d'enseignement s'est bien passée. L'hiver amenait toujours beaucoup de
va-et-vient. Les employés du chemin de tracteur aimaient à jouer aux cartes; on se
rassemblait souvent. Comme les cuisiniers avaient moins le temps de sortir, ils invitaient
les voisines. Un, en particulier, en plus de nous faire goûter à ses tartes, pouvait
analyser notre écriture. Il a décrit ainsi mes états d'âme d'après mon écriture du
temps :
«Votre «J» est fin et droit comme votre esprit et
vos yeux sont tentateurs, mais qui jettent les reflets d'un coeur un peu triste et pensif,
mais toujours accueillant quand même.
Votre «C» dit le contraire. Il exprime un sourire
toujours pris pour une bagatelle et qui dit peu de chose, il fait beaucoup penser à celui
qui ne sait pas différencier le sourire des lèvres de celui où le coeur parle.
Votre «M» est parfait et soigné comme votre
manière, toujours accueillante et sans préférence, pour le moment du moins; d'abord,
une manière qui sait aussi bien refuser que demander, qui en un mot relie le coeur à une
âme un peu triste et le tout souffre d'une absence prolongée; ce qui donne à votre
physique un air coquet et charmant à la fois; qui sait toujours devancer mais qui ne veut
jamais s'arrêter sur une décision, ce qu'il faudra corriger. Vous êtes l'idéal parfait
d'un coeur sobre qui dédaignerait d'être un joujou d'amour.»
J'ai attaché une certaine importance à cette analyse,
car l'écriture est une partie de notre personnalité. Les diseurs de «bonne aventure»
ne méritent pas la même attention, car les cartes ne relèvent pas de la même
«idéologie». Cependant, jeunes, on appréciait bien se faire «tirer aux cartes» pour
employer l'expression du temps. Je me rappelle qu'une fois, on m'avait prédit un mari
brun qui aurait une bonne position et une petite famille. La bonne «position» m'a
souvent fait sourire. Autrefois, être cultivateur n'était pas considéré en termes
économiques comme une «bonne position». Être cultivateur assurait tout de même les
trois repas par jour, un toit contre toutes les intempéries et, en surcroît, l'air pur
de nos forêts. Je ne croyais pas plus aux cartes qu'au mariage et, je me suis mariée
quand même.
Dans l'analyse de mon écriture, il est bien fait mention
: «... qui relie le coeur à une âme un peu triste». Oui, malgré les veillées
intéressantes, mon coeur et mes désirs n'étaient pas à Saint-Tharsicius. Toutes mes
pensées convergeaient vers Saint-Samuel. J'écrivais de longues lettres à Aurèle, même
si la réponse n'était pas toujours assurée. Enfin, les vacances de juin 1934 sont
arrivées et tout retombait à plat. Là encore, la chance restait ma fidèle compagne.
Des parents sont venus nous visiter et j'ai pu retourner avec eux à Saint-Samuel. J'en ai
profité pour aller partout où j'avais de la parenté. J'ai passé plusieurs jours chez
Pépère, en compagnie d'Aurèle. J'ai pu revoir une dernière fois ma «grand'mère»
Arguin à Saint-Ludger. Je vivais ce que j'avais toujours voulu vivre. Hélas! les
vacances tiraient à leur fin, il fallait revenir pour l'école. Je suis revenue avec peu
d'enthousiasme cependant.
Les mois passaient sans que je parvienne à m'adapter à
ma localité d'adoption. Puis, j'ai réalisé que je n'aurais pas le courage de
recommencer une autre année à ma classe. Les mois s'éternisaient et je me sentais
étouffée dans mon école. Le 21 juin 1935, un vendredi soir, quand j'ai quitté ma
classe, c'était, dans mon esprit, l'adieu à Saint-Tharsicius. Le 24 au matin, je
travaillais déjà à Amqui dans une maison privée pour un salaire plus que ridicule...
en attendant mieux, évidemment. Un premier bout de chemin était franchi. En décembre,
j'ai décidé de me diriger vers Sherbrooke, ville industrielle où j'étais sûre de me
trouver du travail; la crise persistait encore, mais j'avais confiance en mon étoile.
Au moment de m'acheter une nouvelle valise et quelques
petites choses pour le voyage, le commis qui me servait me dit, après un peu de
conversation, qu'un de ses amis de Montréal cherchait une bonne pour le soin d'un bébé.
«Vous n'iriez pas à Montréal, plutôt ?» Après une courte réflexion, ma
réponse a été un oui catégorique. Il m'a donné l'adresse et j'ai dit : «J'y
serai le 12 janvier 1936.» Je voulais passer les Fêtes à la maison et prendre
quelques jours pour les préparatifs. Il fallait surtout convaincre mon ami, car j'en
avais un, Ovila Jean, que de partir pour Montréal n'était pas la fin de tout, même si
«partir, c'est mourir un peu», comme dit le poète... Ovila m'adorait et je
l'aimais aussi, mais pas assez pour rester à Saint-Tharsicius à m'ennuyer. Et surtout,
mon coeur était trop divisé pour m'engager irrévocablement. On s'est écrit quelques
lettres, on s'est revu, mais le charme était rompu. Plus tard, il a dit à une de ses
nièces : «elle et personne d'autre». Il est mort
célibataire, à 72 ans. J'ai assisté à ses funérailles; il était juste que je lui
rende ce devoir.
Donc, à la date fixée, je disais Bonjour à Montréal,
ville aux cent clochers, où je pourrais accomplir ma promesse à saint Joseph. J'ignorais
où était l'Oratoire, mais le temps y verrait. L'occasion s'est vite présentée.
J'étais chez un jeune couple juif. Ma charge consistait
à sortir le bébé et à le garder en leur absence. Je les accompagnais aussi le dimanche
pour m'occuper du bébé sur le siège arrière de la voiture. J'étais attentive au
chemin parcouru et quand j'ai aperçu au loin, le dôme de l'Oratoire, j'ai redoublé
d'attention pour me rappeler le chemin de manière à pouvoir y retourner à pied. Le
trajet était assez long, quoique facile. Au premier congé accordé, je m'y suis dirigée
allégrement. Il m'est impossible d'exprimer toute l'émotion ressentie en gravissant les
grands escaliers de l'Oratoire. Ma prière fut fervente au pied de saint Joseph.
J'ajouterai pour la plus grande gloire de notre bon père saint Joseph que j'ai la
conviction qu'il a voulu que les deux dernières années passées à Montréal soient
vécues près de l'Oratoire.
Mes Juifs étaient de bonnes gens, mais apparemment ils
jouissaient d'un revenu juste convenable. La nourriture n'était pas abondante. Eux
dînaient en ville et le frigidaire était souvent vide. Je trouvais dur d'avoir faim. Là
encore, le Ciel s'est occupé de moi. Au mois d'août, comme je promenais le bébé sur la
rue, une jeune fille qui passait m'a adressé la parole, comme cela, sans aucune raison;
c'était peut-être mon ange gardien déguisé dans cette jeune fille. Quand je lui ai dit
que je ne savais pas comment faire pour me trouver une autre place, elle m'a donné
l'adresse d'un bureau de placement. Je savais déjà comment me rendre en ville. Dès ma
première entrevue, j'ai été engagée chez un docteur canadien-français, cette fois,
comme bonne à tout faire, donc cuisinière et maître des chaudrons. Là, le frigidaire
était plein et j'ai mangé. La femme était très gentille envers moi. Mais là encore,
les maîtres ne me versaient qu'un salaire de famine.
Quand je me suis sentie bien «rassasiée», j'ai fureté
pour me trouver un meilleur salaire. J'ai trouvé un nouvel emploi qui représentait une
petite augmentation de 2 $ par mois. Cela était suffisant pour déménager à qui se
contente de petits pas. Cette fois-ci, le maître est français et elle canadienne. Quels
gens particuliers, économes et parcimonieux! Ils ne dînaient jamais à la maison.
J'avais à cuisiner pour cinq personnes. Je devais préparer le menu pour deux jours à
l'avance et le faire accepter. L'usage du téléphone et de la radio m'était interdit.
Ils devaient avoir un truc pour mettre ces appareils hors d'usage durant leur absence
puisque je n'ai effectivement pas réussi à les utiliser. Si je sortais, j'avais ordre de
rentrer à 10 heures 30.
Beaucoup de quêteux, à cette époque, venaient cogner à
la porte pour nous demander à manger. J'avais la permission de leur donner un sandwich,
mais, pour la graisser, il fallait employer du gras de cuisson plutôt que du beurre. Il
m'était tout à fait défendu de les laisser entrer même si nous étions en hiver.
Aujourd'hui, le coeur me fait mal de compassion à la pensée du pauvre vieux qui
grelottait sur la galerie en attendant sa beurrée de graisse. En service, j'ai toujours
respecté les consignes. Mes employeurs pouvaient compter sur ma parole. Mais j'aurais dû
faire exception pour ce vieux quêteux. J'espère qu'au moins, il a été mieux reçu au
Ciel.
Tous ces règlements que m'imposaient mes nouveaux patrons
m'ont rendue excessivement nerveuse. Je me suis mise à casser de la vaisselle, comme par
magie. Je brisais tout ce que je touchais. À ce régime, ils ne m'ont pas gardée
longtemps. J'ai quitté après deux mois.
Malgré tous ces déboires, j'apprenais à vivre en ville.
Déjà un an s'était écoulé depuis le 12 janvier 1936. Il n'était pas question de
retourner à Saint-Tharsicius en hiver, les moyens de transport étaient trop difficiles.
Lorsque je m'étais rendue à l'église pour y entendre une dernière messe avant de
partir pour Montréal, j'avais fait le trajet à pied, de la neige à mi-jambes. Non, pas
de vacances en hiver pour moi à la campagne.
J'ai trouvé une autre place tout de suite, sans même
avoir perdu une seule journée de travail. J'ai eu un meilleur salaire, cela m'a permis de
finir de payer mon compte au couvent et de préparer mes prochaines vacances. Le temps
s'est écoulé sans trop d'anicroches et juillet est arrivé. Et enfin le grand jour... !
Maman est venue me rejoindre et nous avons passé une semaine ensemble en ville. Puis,
nous avons fait la ronde de la parenté, en commençant à Magog et à Sherbrooke. Pour
maman, sept ans s'étaient écoulés depuis sa dernière visite chez ses parents ainsi que
chez toute sa parenté. Le voyage était un vrai pèlerinage aux sources. Tous ceux d'en
dehors se sont rassemblés à Saint-Samuel pour nous revoir : cela a été la grosse
fête.
Durant ce voyage, j'ai eu la surprise de rencontrer un ami
que j'avais perdu de vue depuis longtemps. Quand il apprit que des Arguin demeuraient à
Saint-Ludger, il s'enquit si j'étais leur parente et voulut avoir mon adresse. Comme on
lui dit que j'étais de passage dans la région, il s'est empressé de me rendre visite
chez Pépère. Mais la reprise n'a pas été de longue durée. Il était commis-voyageur.
On s'est revu quelques fois à Montréal puis, nous nous sommes perdus de nouveau. Cette
fois, ce fut pour toujours. Il me fait plaisir de rappeler cette petite anecdote
puisqu'elle est une autre preuve que le hasard a un comportement bien étrange.

Nous avons quitté la parenté à la fin de juillet pour
revenir à Saint-Tharsicius. Après un an et demi d'absence, j'étais contente de revoir
la famille. Mais le nouveau, s'il y en avait, ne m'a pas emballée outre mesure. La
famille a fait quelques veillées pour souligner ma présence; oui, j'ai revu des
connaissances, mais les relations étaient aussi superficielles qu'avant. Je me sentais
tout à fait détachée de la vie de campagne. J'ai fait quelques randonnées avec
Brigitte Deschênes, la seule amie que j'avais dans les parages et qui était maintenant
résidente de la paroisse. Ayant enseigné en même temps que moi, elle était alors mère
de famille et épouse de Jos Poirier, le forgeron du village. J'ai aussi profité de mon
séjour pour aller cueillir des framboises. Comme autrefois, j'ai mangé quantité de bons
poudings (2). En ville, c'était un genre de dessert
que je ne cuisinais jamais. Il me restait du bon temps pour ruminer à satiété tous les
beaux moments passés avec Aurèle durant le mois précédent, tout en me promettant bien
d'y retourner sous peu.
Après avoir prolongé mes vacances à Saint-Tharsicius
jusqu'aux derniers jours d'octobre 1937, je suis retournée à mon travail. J'y étais
très bien; la femme était acariâtre, mais je me disais : «j'ai la face pour
lui tenir tête; qu'elle m'envoie si elle n'est pas contente». Finalement, c'est moi
qui ai flanché la première. Il y avait au-delà de deux ans que je l'endurais, la mesure
était pleine. Je voulais changer d'air et aller me reposer à Saint-Tharsicius pour
quelques jours. Une amie m'a dit : «Rien à faire pour toi, là-bas, j'ai une
place ici tout de suite pour toi.» Et ainsi fut fait.
L'entrée dans une nouvelle maison, le début d'un nouveau
travail coïncidaient avec le jour de mes 25 ans. Mes nouveaux patrons étaient des gens
d'une amabilité extraordinaire. D'emblée, ils m'ont accordé leur affection. C'étaient
des immigrants, qui fuyaient devant les avances d'Hitler et ses humeurs racistes. Ils
étaient des gens très cultivés, parlant plusieurs langues, y compris le français,
c'était une vraie bénédiction! Ma grande joie était surtout de me trouver près de
l'Oratoire. La fenêtre de ma cuisine donnait sur ses terrains. La fenêtre ouverte, je
pouvais suivre les prières dites durant les processions qui sont nombreuses durant la
belle saison. De plus, le bon air, je l'avais, nous étions au pied de la montagne. Les
écureuils nous rendaient même visite.
C'était leur premier Noël au Canada et ils ont voulu le
vivre dans leurs traditions. Ce fut tout un événement pour moi. Pour des Européens de
cette époque, il y avait une grande distance entre la servante et les maîtres du logis.
Noël fait toutefois exception; Madame prépare elle-même la table de la servante, la
plus belle possible, cela représente un peu le premier cadeau de la servante. Pour la
suite de la Fête, la servante s'occupe comme d'habitude de la table de la famille.
À 5 heures le 24 au soir, Monsieur a fait retentir la
cloche annonçant Noël. Tous à la file, en chantant «Sainte Nuit», nous nous sommes
dirigés vers le salon pour la distribution des cadeaux. J'ai eu plusieurs cadeaux, même
si je n'étais là que depuis trois mois, j'en ai été fort surprise. Pour le souper, le
poisson était obligatoire. Autrefois, il fallait manger maigre la veille de Noël. Même
s'il n'était plus question de religion pour eux, la coutume du poisson au menu était
restée. Éric Scharwz était juif tandis que leurs trois enfants étaient de la religion
protestante. C'est important, disait madame Scharwz, d'appartenir à une religion. Elle
avait été baptisée dans la religion catholique.
Nous avons dépouillé l'arbre de Noël des cadeaux
donnés aux sept personnes présentes, car ils avaient un pensionnaire en plus de leurs
trois enfants. Le service du souper et la remise en bon ordre de la cuisine ont demandé
quelques heures et beaucoup d'efforts à la «Bonne à tout faire». Il passait 11 heures
quand j'ai pu gagner ma chambre et prendre un repos bien mérité. Je ne suis pas allée
à la messe de Minuit, même si j'étais près de l'Oratoire et que, de plus, il y avait
une autre église à proximité. Noël n'était pas dans mes jambes ce soir-là, mais il
était dans mon coeur. Comme prière, j'ai répété les belles paroles de saint Ambroise
:
«Ô Dieu, par qui sont toutes choses
Donne au jour, la clarté qui le pare
À la nuit, la grâce du sommeil.
Aux membres fatigués le repos,
Donne au labeur, force nouvelle
De l'âme en peine, ôte le faix.
Merci pour ce jour qui s'achève!
Qu'avant la nuit, notre prière
Contrite, implorant ton pardon
Vers Toi s'élève, un hymne d'amour!
Fais qu'à l'heure où le jour décline
Et sombre dans l'épaisse nuit,
Rien n'aille éclipser notre foi,
Flambeau dont le ciel s'illumine.
Christ, nous te prions,
Et Toi, Père du Christ,
Et Toi, Esprit du Père :
Unique Tout-Puissant, entends
Nos voeux, Ô Sainte Trinité. Amen.»
Après une nuit, même écourtée, j'étais en mesure de
recommencer une autre journée. J'ai pu dérober un peu de temps pour aller à la messe,
car je n'ai jamais manqué la messe pour d'autres raisons que la maladie. Tous les beaux
chants de Noël m'ont remise dans l'ambiance des Fêtes. Je me suis souvenue de ce poème
écrit par Albéric Palmaert que je vous transmets afin de vous faire goûter et aimer ce
que j'aime.
«Nuit de Noël, au coeur de notre humanité, chante
en nos vies comme au matin des Temps. Nuit de la grâce et nuit de l'espérance, jette en
notre mortalité ta vie d'éternité. Dieu offert aux hommes, lancé dans la nuit du
monde, Dieu donné aux hommes, messager de l'Amour, Enfant de Dieu, enfant des hommes, en
toi le monde naît en cette nuit de Noël.»
Je faisais vraiment partie de la famille. Monsieur ou
madame Scharwz venait souvent s'asseoir à la cuisine pour jaser de nos bons Québécois.
Ils avaient une grande confiance en moi. Leurs enfants, Steven, Liselot et Maria, sont
venus avec moi passer les vacances à Saint-Tharsicius pendant que j'étais à leur
service. On était généreux pour mes congés dont j'employais utilement tous les
instants. Entre autres, j'ai pu suivre plusieurs cours tels que la dactylographie, la
sténographie et même l'écriture sainte à l'Institut Pie XI. J'ai conservé le meilleur
souvenir de cette famille. J'ai perdu une grande amie en madame Greta Scharwz lorsqu'elle
est morte d'un cancer en mars 1973. Notons que les Scharwz ont changé ultérieurement
leur nom de famille pour Cerny.
Les années passent et sur des évidences bien cruelles
qu'il ne sert à rien de rejeter s'ouvre une autre période de ma vie qui va décider de
tout mon avenir. J'avais renoncé à Aurèle, faut-il le dire? Son caractère volage et
difficile en plus ne répondait pas à mon grand amour. Quand nous nous sommes quittés en
janvier 1941, j'ai senti dans mon coeur que c'était l'adieu final. Pour bien m'en
convaincre, j'ai pris soin de coucher sur papier quelques pensées. Je les dévoile
aujourd'hui :
«Avec regrets, je te quitte. Ces beaux jours, passés
trop vite, ne pourront jamais revenir. Heureusement, ils se sont incrustés au plus
profond de mon coeur et ma pensée pourra les revivre quand la solitude sera trop lourde
à porter. Oui adieu, instants de bonheur...! Qui, en tout, semblables au givre, sont trop
beaux pour pouvoir durer! Jeux, causeries, promenades, adieu...! Pour toi, mon amour, je
n'ai pas à faire la parade de mes sentiments pour comprendre en ton coeur le grand
chagrin que je ressens. Tu connais cette flamme que je nourris depuis toujours. Et c'est
à cet amour que je dis adieu. Mais comme dit la chanson, le coeur n'est pas guéri,
hélas quand tout est fini...! Ma blessure sera incurable et, comme seuls nos sentiments
nous suivent dans l'éternité, mon amour sera éternel. J'irai où Dieu m'appellera, mais
en t'aimant toujours. Sois heureux...! Adieu.»
Décédé à Lac-Mégantic à l'âge de 77 ans, il était
resté célibataire.
On entendait souvent les gens affirmer que le temps de la
jeunesse est le plus beau. Alors je disais à une amie : «Si c'est cela le beau
temps, comment va être le reste...?». J'étais bien désemparée. Cependant, Dieu
m'attendait au détour du chemin. Une nuit, j'ai rêvé de Jésus. Il était au bout d'une
dalle, et les âmes des défunts arrivaient en quantité innombrable. Tout en sueur, il se
dépêchait à saisir les âmes pour les mettre de côté afin qu'elles ne tombent pas
dans le gouffre. Jésus s'est tourné vers moi et dit : «Veux-tu m'aider?» Je
me suis réveillée en sursaut. Ce n'était qu'un rêve, cela m'a remuée tout de même.