Maintenant, laissons-les à leurs déboires
et retournons à Magog où la famille vivait avec mon petit salaire de trois jours par
semaine. Au cours de l'été, maman était retournée voir sa parenté. En septembre et en
octobre, elle a réussi à vendre quelques meubles et petits articles qu'on ne pouvait
déménager. À ce moment, dans la lointaine Matapédia, papa a été envahi par le
découragement. Il a écrit à maman qu'il avait envie de revenir. Maman a répondu : «Trop
tard, je ne recule pas».Le 21 octobre 1930,
le jour de mes 16 ans, a été aussi mon dernier jour à l'usine. Nous partions pour
Sherbrooke le lendemain matin afin de reprendre ensuite le train, le 27 au midi, à
destination d'Amqui. Nous avons changé de train à Richmond et à Charny pour arriver à
8 heures du matin à Amqui. C'était un lundi. Il n'y avait pas de neige à Sherbrooke,
mais il y en avait à Saint-Tharsicius. Papa n'était pas à la gare, car maman avait dit
le 28 ou le 29. On savait, par ailleurs, que le voisin était un Théberge. Le taxi nous a
conduits dans le rang du village, parce qu'il savait qu'il y en habitait un dans les
environs. On s'est retrouvé chez Elzéar Brochu. Nous nous trouvions à presque cinq
milles de notre lot. Monsieur Brochu nous a indiqué le rang 5. Au bout du chemin,
Benoît nous attendait sur un devant de «sleigh». Aujourd'hui, je ris toute seule à la
pensée de nous voir dans une si piètre posture. Pourtant ce n'était pas drôle et cela
n'a jamais été drôle non plus. Notre purgatoire commençait.
Tant bien que mal, le cheval nous conduisit au «campe»,
en zigzaguant à travers les souches. Tout m'a paru bien pitoyable. Il va sans dire que
nous n'avions aucune idée de ce que pouvait être un «campe». Maman, quant à elle,
avait vécu cette expérience dans son enfance. Elle se gardait bien de faire quelques
commentaires susceptibles d'accroître notre désarroi.
Benoît nous dépose sans façon devant notre château. Un
carré de vingt pieds de côté pour loger onze personnes. Des fenêtres de quinze pouces
de haut, un plancher fait d'épinettes fendues en deux. Nous avons eu un plancher de
planches en mars. Notre ménage est arrivé trois semaines après nous. On disposait de la
seule vaisselle que papa avait apportée, on mangeait chacun notre tour sur une petite
table rudimentaire. On couchait sur des beds (3)
superposés que papa avait fabriqués de planches sur lesquelles il avait disposé de
minces paillasses (4) en guise de
matelas; la paille, qui devait en constituer «le moelleux», nous avait été donnée par
le voisin. La chambre des parents se résumait à des draps suspendus autour du lit. La
désolation de l'abomination, ce sont exactement les mots de la Bible et on ne peut
décrire la situation avec plus de précision. Voilà où et comment devait se dérouler
notre vie maintenant. Une fois que l'hiver fut arrivé et que la neige recouvrait les
souches et les roches, on a pu aller à la messe en voiture à cheval, ce qui sous-entend
qu'on y allait à pied avant. On était en peine de nos journées, on ne pouvait même pas
glisser à cause des souches dans les côtes. Sur semaine, pour faire diversion, on
montait à pied chercher la malle. Heureusement que moi, j'avais pu apporter un paquet de
romans, seize au total, donnés par une amie. Elle avait pressenti que j'en aurais
terriblement besoin.
L'emplacement de ce premier «campe» avait été choisi
avec soin, car d'autres bâtisses devaient suivre. L'eau n'a jamais causé un problème
pour mon père. Il avait à sa disposition deux sources à égale distance. On apportait
l'eau nécessaire à la maison à bras, dans des seaux. Pour certains colons qui
profitaient d'une dénivellation entre la source et la maison, l'eau arrivait par
gravitation, ce fut le cas pour Jules. À l'étable, on disposait d'une pompe. Mon frère
Rosien a fait installer le système pour l'eau courante seulement quand l'électricité a
été rendue disponible dans le rang 5, en 1953. Incidemment, malgré les facilités
qu'apportait l'électricité, des habitants ont choisi de ne pas se brancher dès la
première année. Dans le rang 1 Blais, où j'ai élevé ma famille, le réseau
électrique fut posé en 1952. Cependant, depuis 1948, nous avions l'eau courante extraite
d'un puits artésien au moyen d'une pompe actionnée au gaz. Quand je me suis mariée, mon
mari pompait lui-même l'eau pour les animaux. Pour les besoins de la maison, je le
faisais moi-même.
Malgré cette petite digression sur l'eau et
l'électricité, nous sommes toujours en 1930, les jours filent, les semaines de même, et
nous voilà aux Fêtes. Les deux seuls voisins qui vivaient dans le rang à ce moment-là,
les Keable et les Théberge, puisque les autres propriétaires de lot n'y venaient que
sporadiquement pour bûcher, sont venus nous souhaiter la Bonne Année et faire plus ample
connaissance. Mon père avait souvent eu recours à eux durant l'été. Ils ont toujours
été des gens très serviables.