Ce que vous lirez maintenant est
totalement différent de ce qui précède. J'espère que personne n'a fait une indigestion
de dates. Cette histoire de famille pourra servir de références à qui aurait besoin de
renseignements et pour cela, il faut des points de repaire exacts.
La vie de chacun a son caractère distinctif, que ce soit
au point de vue moral ou physique. Ce qui prime chez moi, c'est le besoin irrésistible de
connaître. Ce mobile est encore vivace aujourd'hui. Apprendre pour élargir mes horizons.
Mais, peut-on connaître sans s'approcher de la source de toutes connaissances :
Dieu...? C'est de cette façon que la prière envahit toute la vie. J'ai un très beau
texte, sur la prière, écrit par Alexis Carrel. Je vous en transmets quelques extraits.
«L'influence de la prière sur l'esprit et le corps
humain donne une vitalité physique accrue, une vigueur d'esprit et un courage moral plus
grand, une intelligence plus aiguë des réalités qui fondent les relations humaines.
Dans les profondeurs de la conscience, la prière marque d'un sceau indélébile nos actes
et nos attitudes. Dans les profondeurs de la conscience, une flamme scintille. Et l'âme
s'achemine ainsi vers le royaume de la grâce. La prière est l'unique force dans notre
monde qui puisse triompher de ce qu'on appelle les lois de la nature. Plusieurs ont
découvert dans la prière, la source inépuisable de l'énergie qui les soutient dans
leurs tâches de chaque jour. La prière est une activité virile, indispensable au
développement complet de la personnalité; elle réalise cette union parfaite et
harmonieuse du corps, de l'intelligence et de l'âme, qui donne au fragile roseau qu'est
l'homme, sa force inébranlable; elle est une source d'énergie lumineuse et
autogénératrice.
L'être humain se tourne vers la Source infinie pour
accroître ses énergies. La prière nous rattache à cette force motrice inépuisable qui
fait tourner l'univers. La prière est une présence de Dieu, et nous savons qu'une
fervente prière adressée à Dieu rend meilleure notre âme et notre corps lui-même; la
prière s'impose. Le manque de sens religieux a conduit le monde au bord de l'abîme. Si
la force de la prière s'insère dans la vie des hommes, on peut espérer enfin un monde
meilleur.»
J'ai gardé peu de souvenirs de ma tendre enfance. Déjà,
j'étais marquée par le goût de la solitude. Je ne me plaisais pas aux jeux de mes
petites soeurs qui jouaient à la maman en dorlotant un morceau de bois, emmailloté dans
une couverte et qui personnifiait le bébé. Je préférais tailler du papier dans le
catalogue de Eaton.
En hiver, quand j'ai pu être assez habile pour m'habiller
seule, je sortais glisser devant la porte. Une petite élévation de terrain rendait les
glissades faciles. L'été, les plus jeunes, Adrienne et Gilberte, occupaient les
balançoires avec moi. Même une place spéciale avait été aménagée pour le bébé de
2 ans. Il n'était pas question de sortir le «petit bébé», même en été.
J'ai souvenance aussi qu'on m'envoyait avec Adrienne,
chercher les vaches, le soir, avec la recommandation de ne pas traverser les «rouches» (1). Même sans cette mise en garde, je ne m'y serais pas
aventurée. Dans cette partie du champ, les herbes étaient à notre hauteur et c'était
plein de trous d'eau. Aujourd'hui, je sais que c'était un marais où pullulent toutes
sortes de bibites du genre couleuvres et crapauds. En automne, on s'amusait à ramasser
des pommes, car on avait un grand verger.
Même jeune, on me confiait des responsabilités au-dessus
de mon âge. Je n'aurais jamais voulu en demander autant à mes enfants. Je gardais durant
la grand'messe, à l'âge de 6 ans, ce qui signifie que j'avais la garde d'au moins quatre
enfants plus jeunes que moi. Pendant l'absence de mes parents, qui durait tout près de
trois heures, on ne devait pas toucher au poêle et il fallait nous tenir tranquilles avec
la promesse d'un petit sac de bonbons au retour. Si c'était le soir, on nous allumait le
fanal plutôt que la lampe; c'était moins dangereux. Quand l'absence devait se prolonger,
une ou l'autre de mes tantes venait. Nous affectionnions tout particulièrement Lucienne,
une soeur de ma mère, parce qu'elle jouait et chantait avec nous. Quant à ma tante
Corrine, une autre soeur de ma mère, elle disait : «Assoyez-vous et restez
tranquilles».
Mes souvenirs les plus vivaces, c'est l'évidence même,
concernent les événements qui revenaient à tous les jours soit ceux reliés à la
prière. On priait Jésus pour la canonisation de Julien Eymard. Il fonda les Pères du
Saint-Sacrement, à Paris, en 1856, communauté essaimée à Montréal en 1890. Puisque ce
saint est dévoué à l'Eucharistie, il se peut que ce soit sous son inspiration que j'ai
développé un grand amour pour Jésus-Hostie. Retenons que l'Eucharistie est le sommet de
la religion chrétienne. Elle comble nos faims, nos soifs, nos désirs d'infini. Jésus
est là, débordant d'amour. Il nous attend, malgré nos indifférences. Oui, ce coeur
n'est pas aimé, comme Il le disait à sainte Marguerite-Marie, dans une apparition.
Maman priait tout particulièrement une autre sainte, Gemma Galgani, une grande mystique,
morte en 1903 et rapidement canonisée dans les années 1940 par le pape Pie XII. Je suis
assurée que, même à mon insu, elle m'a prise sous sa garde et qu'elle influence mes
pas. Jésus, Marie et Joseph n'étaient pas omis dans nos prières. Maman nous faisait
chanter :
«P'tit Jésus, Bonjour
Mes délices et mes amours,
J'ai rêvé cette nuit
Que j'étais dans l'Paradis
Ah! quel joli songe, quel joli mensonge...!»
Je n'ai jamais chanté cette chanson avec mes enfants.
Cela ne m'est pas venu à l'idée et pourtant, à chaque soir, j'allais faire une petite
prière avec chacun. Nous n'oubliions jamais d'ajouter une petite prière pour les
missionnaires qui étaient loin de leur maman. Le matin, la prière se disait en famille.
À ce moment-là de la journée, il y avait trop à faire pour penser à chanter.
D'ailleurs, en aucun temps, je n'ai chantonné en travaillant.
Je n'ai gardé aucun souvenir de ma première communion.
Cependant, je me rappelle qu'un dimanche, après la messe, dans la sacristie, le curé
nous avait posé quelques questions pour s'assurer de notre savoir. De même, je n'ai
aucun souvenir de Noël. Autrefois, ce jour n'avait pas la solennité d'aujourd'hui. Il
m'a passé par dessus la tête. J'ai toutefois gardé souvenir du Jour de l'An. On allait
déjeuner chez Pépère Gendron, dont la maison était distante d'un mille. Comme le 1er
janvier, à 5 heures du matin, il fait toujours noir, on y allait avec le fanal, détail
que je n'ai pas oublié. On voulait probablement être équipé au cas où on perdrait un
enfant au cours du voyage, car il y en avait toujours un de plus à tous les ans...! Avant
le déjeuner, on avait droit à notre petit sac de bonbons. Tout le monde était gai.
Même à une heure si matinale, chacun y allait de son petit bout de chanson. Jusqu'en
1919, les membres de la famille de grand-père Gendron étaient tous présents :
Arsène, Alma, Antoinette, Antonio, Albina, Arthur, Ernest, Corrine, Lucienne, Lucien,
Aurèle, ma grand'mère bisaïeule Camille Lambert-Paré, ma grand'mère Marie Paré et
mon grand-père Joseph. Autrefois, les gens savaient se divertir par eux-mêmes. J'ai
vécu un seul autre Jour de l'An chez Pépère, à l'âge de 26 ans, et, chance
extraordinaire, avec papa et maman. Mes sentiments n'étaient plus les mêmes. Durant
l'enfance, nos pensées étaient plutôt dirigées vers le petit sac de bonbons que l'on
était assuré de recevoir. À 26 ans, revoir un amoureux qu'on adore et rencontrer nos
parents dans la maison de notre enfance représentent tout un décalage, je ne dirai pas
d'heures, mais de sentiments. Non, mon coeur vibrait à un autre niveau. Ce matin-là,
j'ai compris pourquoi les chansons et les histoires venaient si dru le Jour de l'An au
matin : le vin et la bière coulaient généreusement...!
Mes parents, eux non plus, n'étaient jamais revenus à
Saint-Samuel pour le Jour de l'An. Plusieurs des frères et soeurs de maman manquaient à
ce rendez-vous du Jour de l'An 1941. Au cours de ces vingt ans, plusieurs avaient quitté
le nid : Corrine était au couvent; Lucienne et Ernest, à Magog; Alma, à
Sherbrooke; Arthur, à Saint-Adelme et Arsène était décédé en 1919. Mais Aurèle y
était, ce fut le seul Jour de l'An passé en sa compagnie à l'âge adulte...
inoubliable...! Quelques petits-enfants, devenus grands, compensaient pour les absents.
Ma vie d'écolière à Saint-Samuel ne fut pas brillante.
L'école était à deux milles de la maison. C'était un premier handicap, suivi de
plusieurs autres dont les absences répétées. Je me revois en petite robe d'indienne et
nu-pieds, attendant à la montée la petite voisine qui, elle également, était à sa
première expérience : Mérilda Therrien. Qu'est-elle devenue? A-t-elle couru mer et
monde comme moi? Elle a fait son chemin, elle aussi, sans doute fut-il bien différent du
mien...
On ne peut emprunter la route des souvenirs d'écolière
sans parler des éternelles collations du midi. Le menu ne ressemblait en rien à ceux
d'aujourd'hui. Avec la froide température, le feu du gros poêle était entretenu
constamment. Les enfants qui dînaient à l'école pouvaient se faire chauffer des fèves
au lard ou de la soupe. Une fois, ma boîte de fèves avait tellement chauffée que le
couvercle a volé au plafond par la force de la vapeur dès que je l'ai prise. Quand
décembre pointait et que la neige s'accumulait, il n'était plus question d'école
puisque franchir à pied la distance de deux milles qui nous séparait de l'école était
un risque trop grand pour de petits enfants. Quand il y avait des tempêtes imprévues, il
y avait deux ou trois pères qui venaient au secours des élèves. On recommençait en
mars.
Je ne me rappelle pas si je trouvais l'hiver long ou
court. Je rentrais du bois. Souvenons-nous que j'avais 7 ans et 8 ans; les brassées ne
devaient pas emplir le caveau rapidement. Je sais qu'on regardait le gros catéchisme dont
maman nous expliquait les images. «Toujours» et «Jamais» étaient écrits en gros sur
l'horloge de l'Enfer. On y voyait l'image du Diable qui s'activait, avec sa fourche, à
brasser le feu...! C'était le seul livre qui traînait dans la maison. Il fallait s'en
contenter.
Durant ma première année d'école, la maîtresse avait
plus de quarante élèves à s'occuper. L'année suivante, elle en avait sans doute
davantage puisque les appartements de la maîtresse avaient été déménagés au grenier
et que tout l'espace du bas était occupé par les élèves. De ce nouvel espace, je
voyais la route qui conduisait chez-nous et je m'ennuyais de la maison. Je me rappelle
qu'un matin, j'ai refusé d'aller à l'école, prétextant un mal de tête. Il faisait
sombre, il brumassait : toute une atmosphère de grisaille m'enveloppait. Ce
matin-là, le courage m'a manqué. Une autre fois, partie avec ma petite chaudière, seule
dans la neige, le couvercle est parti au vent et mes beurrées se sont éparpillées. Je
suis retournée à la maison en pleurant. C'est ainsi que j'ai vécu ma dernière journée
d'école avant le printemps. Par conséquent, au départ de Saint-Samuel pour East Angus,
je savais à peine lire; j'avais 8 ans et j'étais en deuxième année.
Par la suite, tout s'est amélioré. J'étais dans des
classes à un seul cours, bien organisées. J'ai quand même eu à déplorer des jours
d'absence pour aider maman qui a eu à East Angus, son huitième enfant, puis son
neuvième. Mais ce fut sans conséquence. Mon amour de l'étude compensait pour les jours
perdus. Ensuite, je n'ai jamais consacré cinq minutes de mon temps au ménage de la
maison. Je disais : «mes petites soeurs ont le temps de jouer, elles ont le
temps de faire la vaisselle». De mon côté, au lieu de jouer, j'étudiais même en
mangeant. C'est la preuve que je ne cherchais pas à me défiler des tâches ménagères
et que je tentais plutôt de satisfaire ma soif de connaissances. Si maman avait besoin
d'une gardienne, elle était certaine que j'acceptais avec empressement parce que cela me
permettait de lire tranquille.