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Chapitre 3 : EN TERRE DE COLONISATION Auteur : Germaine Arguin-Gagné
Partie 1 de 2 : À l'exploration  
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III
EN TERRE DE COLONISATION
À l'exploration

 
 
Alors, la «belle» histoire commence...! Muni de quelques renseignements cueillis au hasard des rencontres, il partit en avril pour prendre connaissance des lieux.

À Amqui, un monsieur Beaupré l'héberge, le temps de repérer un lot disponible. Sainte-Irène lui déplaît. À Saint-Tharsicius, il trouve un lot sur lequel aucune habitation n'existe. Un voisin, qui venait rarement sur son lot, offre à mon père son «campe» (1) en attendant qu'il en bâtisse un sur son lot. Ce n'est pas fameux, mais le premier pas est fait.

Il revient à Magog pour rendre compte de la situation à maman, mais surtout pour la convaincre que le déménagement est la bonne solution. Elle ne voulait pas entendre parler de l'Abitibi. La Matapédia était moins loin, c'était déjà une bonne note pour l'endroit; elle s'est laissée amadouer plus facilement. Optimiste de nature, elle a consenti sans trop se poser de questions.

Papa partit avec Jules et Benoît vers leur nouvelle patrie. Il emmenait les garçons pour tromper l'ennui, mais aussi pour faciliter la tâche de maman; deux de moins à surveiller durant les vacances. On peut penser aussi qu'en bon père de famille, il voulait inculquer à ses enfants, dès le jeune âge, le goût du travail difficile. Il est d'ailleurs toujours vrai que plusieurs jeunes y gagneraient pour toute leur vie, s'ils pouvaient faire l'expérience de l'effort. Donc, les jeunes goûteront les «joies de la campagne» dans l'habitation de fortune, prêtée par monsieur Blois, mais pour très peu de temps. Comme mon père, le propriétaire d'en face est nouvellement arrivé et tout aussi démuni. Après avoir fait connaissance, il invita papa à partager son logis, pas plus confortable, j'imagine. À quatre, les inconvénients seraient plus faciles à vivre. L'entraide, à la campagne, c'est une loi de la nature. Ensemble, ils se sentaient moins loin de la civilisation.

Saint-Tharsicius était une paroisse naissante. En 1926, les habitants avaient demandé son érection canonique et civile. Jusqu'à cette date, le territoire identifié par le nom de canton Blais était sous la gestion du conseil de comté. Ce n'était que depuis 1920 que la route se rendait jusqu'au village. Auparavant, elle prenait fin chez Béloni Gagné, mon beau-père, et les gens rejoignaient le rang du village par un sentier. À notre arrivée, presque tous les lots avaient déjà été concédés. Toutefois, moins de la moitié étaient habités. Leurs propriétaires étaient souvent des gens d'Amqui qui venaient y couper du bois. Les premiers arrivés avaient forcément pris les lots les plus près d'Amqui ou encore les plus près du village. Le premier lot disponible pour mon père et, possiblement, le moins coûteux fut le lot 54 du rang 5, le rang le moins accessible.

Je ne peux rapporter toutes les péripéties de ce premier été, ne faisant pas partie de l'avant-garde. Benoît est le seul qui pourrait donner ses impressions des premiers mois et il est très réticent à soulever le voile du passé. Le moins qu'on puisse imaginer, c'est que les «joies de la campagne» n'ont pas comblé ses attentes.

Sans exagérer le moins du monde, on est assuré que la saison a été très éprouvante pour les nouveaux arrivants. À titre d'exemple, mentionnons seulement les difficultés reliées à la «nourriture» et à l'absence des commodités de base. Le lot étant à trois milles du village, ils allaient à pied chercher leur épicerie. Et, cuisiner avec si peu de moyens tenait du prodige. Pour sauver du temps, ils avaient organisé un genre de foyer au moyen de pierres disposées dans un trou. Ainsi, ils pouvaient conserver la chaleur, faire cuire les aliments lentement et trouver le repas prêt après une dure demi-journée de labeur. Mais, hélas, ce n'était pas un four avec thermostat; il leur est arrivé de trouver les fèves au lard calcinées dans le pot de grès.

Ceux qui n'ont pas connu la vie de colon sur une terre à défricher ne peuvent pas s'imaginer à quelles misères étaient astreintes ces pauvres familles. Après l'achat d'un cheval, les courses à pied pouvaient être éliminées; c'était tout autant de gagné. Mais le chemin de notre rang, sur une distance d'un mille, n'était qu'un sentier où il fallait contourner les souches. On se servait d'un traîneau qu'on appelait bacagnole (2) pour franchir ce bout de chemin. Arrivé à la route, il fallait emprunter la voiture du seul colon qui habitait là ou attacher le cheval et se rendre à pied. Au début, le cheval a surtout été utile à approcher les billots qui serviront à bâtir l'habitation familiale. Par la suite, il facilitera les travaux agricoles.

 
   

1. Selon le Dictionnaire nord-américain de la langue française compilé par Louis-Alexandre Bélisle (Librairie Beauchemin, 1979), campe se définit comme suit : Cabane faite de troncs d'arbres, servant d'habitation temporaire aux colons nouvellement arrivés. Aujourd'hui on dit «camp», ça fait plus distingué... mais c'est la même sorte de cabane.

2. Mot coutumier de l'époque de la colonisation signifiant traîneau rudimentaire à patins non ferrés qui sert à transporter les charges de provisions dans la forêt.

3. Lit de camp fait de branches de sapin ou de cèdre.

4. Amas de paille enfermée dans une toile.

5. On écrit ce mot avec un «t» quand on abat les arbres et on utilise deux «t» quand on les brûle.

6. Truck : Chariot, wagon pour le transport des marchandises.

Waguine : wagon de ferme soit voiture légère à quatre roues servant au transport.