Alors, la «belle» histoire commence...! Muni de quelques renseignements cueillis au
hasard des rencontres, il partit en avril pour prendre connaissance des lieux.À Amqui, un monsieur Beaupré l'héberge, le temps de repérer un
lot disponible. Sainte-Irène lui déplaît. À Saint-Tharsicius, il trouve un lot sur
lequel aucune habitation n'existe. Un voisin, qui venait rarement sur son lot, offre à
mon père son «campe» (1) en attendant qu'il en
bâtisse un sur son lot. Ce n'est pas fameux, mais le premier pas est fait.
Il revient à Magog pour rendre compte de la situation à
maman, mais surtout pour la convaincre que le déménagement est la bonne solution. Elle
ne voulait pas entendre parler de l'Abitibi. La Matapédia était moins loin, c'était
déjà une bonne note pour l'endroit; elle s'est laissée amadouer plus facilement.
Optimiste de nature, elle a consenti sans trop se poser de questions.
Papa partit avec Jules et Benoît vers leur nouvelle
patrie. Il emmenait les garçons pour tromper l'ennui, mais aussi pour faciliter la tâche
de maman; deux de moins à surveiller durant les vacances. On peut penser aussi qu'en bon
père de famille, il voulait inculquer à ses enfants, dès le jeune âge, le goût du
travail difficile. Il est d'ailleurs toujours vrai que plusieurs jeunes y gagneraient pour
toute leur vie, s'ils pouvaient faire l'expérience de l'effort. Donc, les jeunes
goûteront les «joies de la campagne» dans l'habitation de fortune, prêtée par
monsieur Blois, mais pour très peu de temps. Comme mon père, le propriétaire d'en face
est nouvellement arrivé et tout aussi démuni. Après avoir fait connaissance, il invita
papa à partager son logis, pas plus confortable, j'imagine. À quatre, les inconvénients
seraient plus faciles à vivre. L'entraide, à la campagne, c'est une loi de la nature.
Ensemble, ils se sentaient moins loin de la civilisation.
Saint-Tharsicius était une paroisse naissante. En 1926,
les habitants avaient demandé son érection canonique et civile. Jusqu'à cette date, le
territoire identifié par le nom de canton Blais était sous la gestion du conseil de
comté. Ce n'était que depuis 1920 que la route se rendait jusqu'au village. Auparavant,
elle prenait fin chez Béloni Gagné, mon beau-père, et les gens rejoignaient le rang du
village par un sentier. À notre arrivée, presque tous les lots avaient déjà été
concédés. Toutefois, moins de la moitié étaient habités. Leurs propriétaires
étaient souvent des gens d'Amqui qui venaient y couper du bois. Les premiers arrivés
avaient forcément pris les lots les plus près d'Amqui ou encore les plus près du
village. Le premier lot disponible pour mon père et, possiblement, le moins coûteux fut
le lot 54 du rang 5, le rang le moins accessible.
Je ne peux rapporter toutes les péripéties de ce premier
été, ne faisant pas partie de l'avant-garde. Benoît est le seul qui pourrait donner ses
impressions des premiers mois et il est très réticent à soulever le voile du passé. Le
moins qu'on puisse imaginer, c'est que les «joies de la campagne» n'ont pas comblé ses
attentes.
Sans exagérer le moins du monde, on est assuré que la
saison a été très éprouvante pour les nouveaux arrivants. À titre d'exemple,
mentionnons seulement les difficultés reliées à la «nourriture» et à l'absence des
commodités de base. Le lot étant à trois milles du village, ils allaient à pied
chercher leur épicerie. Et, cuisiner avec si peu de moyens tenait du prodige. Pour sauver
du temps, ils avaient organisé un genre de foyer au moyen de pierres disposées dans un
trou. Ainsi, ils pouvaient conserver la chaleur, faire cuire les aliments lentement et
trouver le repas prêt après une dure demi-journée de labeur. Mais, hélas, ce n'était
pas un four avec thermostat; il leur est arrivé de trouver les fèves au lard calcinées
dans le pot de grès.
Ceux qui n'ont pas connu la vie de colon sur une terre à
défricher ne peuvent pas s'imaginer à quelles misères étaient astreintes ces pauvres
familles. Après l'achat d'un cheval, les courses à pied pouvaient être éliminées;
c'était tout autant de gagné. Mais le chemin de notre rang, sur une distance d'un mille,
n'était qu'un sentier où il fallait contourner les souches. On se servait d'un traîneau
qu'on appelait bacagnole (2) pour franchir ce bout de
chemin. Arrivé à la route, il fallait emprunter la voiture du seul colon qui habitait
là ou attacher le cheval et se rendre à pied. Au début, le cheval a surtout été utile
à approcher les billots qui serviront à bâtir l'habitation familiale. Par la suite, il
facilitera les travaux agricoles.