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Chapitre 2 : ACHILLE ET ANTOINETTE Auteur : Germaine Arguin-Gagné
Partie 1 de 2 : Vers les États  
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VIII

AU FIL DES JOURS

 
   

Nos derniers voyages ont été pour la Floride. Vieillissant, nous étions moins intéressés à courir l'aventure. Nous retournions toujours dans le même coin, assurés de rencontrer nos amis. C'était sécurisant.

Nous avons visité toutes les places qui sortaient de l'ordinaire. Nous nous sommes joints à des groupes pour quelques excursions organisées, mais, en général, nous préférions planifier nos voyages nous-mêmes et prendre les transports publics, même si c'était plus difficile. Les trajets étaient longs et mon anglais manquait de précision. C'est durant un de ces «no where» que je me suis fait voler ma bourse. Cependant, le plus désappointé des deux, du voleur ou de la volée, ce fut certainement le voleur...! Imaginez quelle a dû être sa surprise en ouvrant ma bourse de ne trouver qu'un morceau de fromage bien à point «qui puait», avec quelques biscuits soda et un petit sac de peanuts... et ma clé en prime...! Je n'ai jamais aimé manger dans les restaurants et, comme je suis une femme prévoyante, j'avais toujours quelques «en-cas» à manger dans ma bourse.

En Floride, nos passe-temps étaient sans-façon. Mon mari aimait bien aller à la mer et jaser avec les amis; quant à moi, je passais mes après-midis à faire des mots croisés ou de la lecture.

Mais voilà, la maladie nous attendait à un détour! Mon mari s'est senti soudainement malade. Puisque son état empirait, nous avons obtenu une place d'urgence sur l'avion du soir. À une heure du matin, nous étions à l'urgence de l'hôpital Notre-Dame de Montréal. Il a subi deux opérations à deux semaines d'intervalle. Le cancer était déjà généralisé, les médecins n'ont pu qu'apporter un peu de soulagement. C'était en mars 1987. Il a accepté chrétiennement la fin des beaux jours. Il a répété souvent qu'au moins, il avait eu une belle retraite. Il ne s'est jamais plaint d'aucune façon. Au cours de l'été, il a été capable d'aller à un mariage d'une nièce à Montréal. En octobre, nous avons fêté ses 80 ans. Il était très amaigri, mais avec des médicaments, il arrivait à supporter sa maladie. C'est avec beaucoup d'entrain qu'il a participé aux danses un peu comme à l'habitude. Il a pu assister à la messe jusqu'en février. En mars, il a passé dix jours à l'hôpital. Croyant être mieux à la maison, il a demandé à revenir. Il est venu à la table jusqu'à la veille de sa mort. De même, il n'a eu besoin de moi que les deux dernières nuits. Le matin de la dernière journée, à six heures, il m'a dit : «Je n'ai pu avaler ma pilule». À midi, j'ai demandé l'ambulance et, à 9 heures le 20 avril 1988, il s'est éteint. Il avait réussi à communier à 4 heures avec une parcelle d'hostie.

Je n'ai eu à m'occuper de rien. Christiane et Léonard avaient choisi la tombe depuis un mois. J'ai fait les interurbains nécessaires pour faire connaître «l'inévitable» aux parents et amis et ensuite la sainte Vierge a pris soin de moi. Son secours et sa protection ne m'ont jamais manqué depuis. Je sais que je suis son enfant bien-aimée.

J'ai reçu quantité de marques de sympathie de part et d'autre. Il n'avait jamais quitté la région; tous les anciens d'Amqui le connaissaient. Annie et Lison n'étant pas présentes au service funéraire, elles ont voulu quand même m'adresser un message d'amitié dans ces termes : «Oncle Léo a découvert et expérimenté avec vous la joie et l'enrichissement de voyager à travers le monde. Nous sommes heureuses de penser qu'il vient d'entreprendre le plus grandiose de tous les voyages. Avec nos meilleurs pensées.»

Maintenant, une nouvelle vie commence pour moi, sans stress, sans appréhension aucune. J'ai trouvé dans mes papiers un poème qui traduit bien les sentiments éprouvés durant les premiers jours de deuil. C'est de Prud'homme (1839-1910) dans Les Solitudes :

«Le dernier Adieu!


Quand l'être cher vient d'expirer,

On sent obscurément la perte;

On ne peut pas encore pleurer:

La mort présente, déconcerte.

Incrédule à son propre deuil,

On regarde au fond de la tombe,

Sans comprendre à ce cercueil

Sonnant sous la terre qui tombe.

C'est aux premiers regards portés

Autour de la table

Sur le siège vide

Que se fait l'adieu véritable.»

«La vie est un combat et la mort en est la victoire.» (Lamartine)

«Toute sentence humaine n'est qu'une course à l'illusion.» (Lucrèce)

Même seule, je suis sûre de récolter ma part de joie à tous les jours. Pour cela, il faut une disposition de l'esprit dont Dieu m'a gratifiée. Tous mes heureux souvenirs se disputeront mes pensées pour meubler ma solitude. Mes enfants sont d'un grand réconfort. Je continuerai à vivre dans la résidence familiale afin qu'ils puissent se retrouver avec tous les souvenirs de leur enfance, dans le même cadre champêtre et les mêmes plates-bandes fleuries.

La maison, entourée de prairies et avec horizon des collines boisées, a été le témoin muet de leurs premiers rêves, de leurs premiers chagrins et même de leurs fredaines de jeunesse. C'est entre l'étable et le jardin, entre les jeux et le dodo que s'est déroulée leur enfance. Je suis assurée que se sont incrustés dans leur coeur, jardin secret où l'on sème de tout, des faits et gestes oubliés de tous, mais qui ont gardé une résonance dans leur coeur. Je veux garder la maison accueillante toujours, et ouverte à tous, croyant sincèrement que chaque coin peut rappeler un souvenir heureux. Il faut croire au bonheur et le goûter dans les plus petites choses.

Ces petites choses qui apportent du bonheur, présentement, je les trouve dans le jardinage. Un vieux dicton chinois dit :

«Si tu veux être heureux quelques heures, tue un cochon, invite des amis, danse et bois. Si tu veux être heureux quelques jours, marie-toi et va te cacher. Si tu veux être heureux toute ta vie, fais-toi jardinier.»

Rien n'est plus vrai. Le jardinage paie en petits bonheurs quotidiens pendant cinq à six mois. Jardiner, c'est redécouvrir la puissance du temps qui s'écoule, et se perdre en contemplation devant une pousse nouvelle.

Jouer dans la terre a aussi un effet thérapeutique; il est démontré qu'au moment où reprend l'activité dans les jardins communautaires, le moral s'allège, les personnes consomment moins de services médicaux. On dort si bien quand on s'est exercé à la bêche... On ne trouve pas de meilleur exercice dans les gymnases.

Même si je cultive un grand jardin, je ne veux pas en être esclave, ni de la maison. Je n'irai plus à Miami, je continuerai tout de même à visiter au moins les cousines des Cantons de l'Est, puisque les oncles et tantes sont tous morts, et à visiter la Vierge du Cap en son domaine. Je m'accorde aussi régulièrement un petit voyage qui fait maintenant partie de mes habitudes. En effet, depuis 1985, j'assiste à la retraite biblique. Elle se donne en différents endroits, mais le plus souvent, à Joliette, au Centre d'éducation chrétienne, maison tenue par les Clercs de Saint-Viateur, un vrai oasis de paix et de beauté! Le prédicateur change à tous les ans, selon le thème de la retraite. Tout le monde est admis: prêtres, religieuses, laïcs. Quelques-uns y sont fidèles à tous les ans, cela me permet de revoir des amis. Pour moi, cela demeure un moment privilégié. Nous avons deux instructions de quarante-cinq minutes; le reste de la journée est libre pour la méditation à la chapelle ou pour partager avec des compagnes. J'aime bien les longues séances devant le Tabernacle, dans le silence qui est louange. Je trouve que l'offrande au Seigneur la plus désintéressée est le don de notre temps, apparemment en pure perte. Le temps, cette portion d'éternité, ne revient jamais sur ses pas, peu importe à quoi on l'emploie. Donc, je fais cadeau au Seigneur d'une portion de mon temps comme holocauste, certaine qu'il n'est pas en mon pouvoir de rallonger ma vie d'une seconde. En vivant sous le regard amoureux de Jésus, on devient imprégné de son Amour. Un auteur spirituel a dit : «Une personne qui rayonne le Christ, attire par la profondeur de son regard, la douceur de son sourire et la luminosité de sa physionomie.» Donc, aimer le Christ nous embellit, le saviez-vous...?

Malgré ces cinq jours de retraite annuelle, j'ai encore soif de silence et de solitude. J'ajoute quelques semaines dans les monastères où on n'est accepté que pour une semaine à la fois. Je suis allée trois fois chez les Visitantines de Lévis. On assiste, avec les religieuses, à tous leurs exercices spirituels; elles chantent l'Office. Nous prenons nos repas au réfectoire avec les religieuses, même si elles sont cloîtrées. C'est une permission accordée par le Concile, parce que, à leur fondation, elles n'étaient pas cloîtrées. Cette communauté fut fondée par François de Sales et sainte Jeanne de Chantal en 1610, à Annecy.

J'ai aussi obtenu l'hospitalité chez les Clarisses de Sherbrooke et de Rivière-du-Loup. Il est difficile d'être admise à ce dernier endroit parce qu'elles ne disposent que d'une seule chambre pour les retraitantes. Au cours des dernières années, à chaque fois que j'y fais une demande, la place est retenue. C'est un peu différent chez les Clarisses de Sherbrooke puisqu'elles ont trois chambres disponibles. C'est du type «hôtellerie»; on nous apporte nos repas dans un cabaret. Il n'y a qu'à la messe et au chapelet qu'on voit les religieuses.

En plus, j'ai passé une semaine chez les Filles de Jésus, à Notre-Dame-du-Cap; une autre chez les soeurs de Marie-Réparatrice à Montréal; j'ai passé un mois chez les Franciscaines de Marie, à Montréal aussi. Cela me fait plusieurs semaines en tête-à-tête avec le Christ-Sauveur. Chez les Franciscaines, on peut y demeurer tout le temps qu'on veut.

Je m'en voudrais de passer sous silence les Exercices de Saint-Ignace que j'ai suivis sous les «ordres», je dirais même sous la férule du père Lacasse. C'était la cloche à la minute près. La méditation devait se vivre à l'intérieur de nos chambres, les toiles baissées, dans l'obscurité complète afin de rentrer en nous-mêmes sans déviation aucune. J'avais pourtant toujours cru que la proximité de Jésus, c'est-à-dire le Tabernacle, était le meilleur endroit pour toucher le coeur de Dieu... Nous étions chez les soeurs de Saint-François-d'Assise à Vallée-Jonction. Depuis 1992, le père Lacasse, qui doit avoir 85 ans, a cédé sa place à un autre jésuite, le père Bleau.

Après cette énumération de couvents, vous voilà convaincus que j'aime la vie religieuse, source de paix et de joie, parce que ces deux biens inestimables ont leur source dans l'Eucharistie. Et vous trouvez là, la principale raison du titre de ce livre «Détour du destin». Oui, il m'a fallu vivre quarante-cinq ans dans le mariage avant de pouvoir vivre selon mes aspirations. En ai-je été malheureuse...? Non! parce que je savais que chacun de mes pas étaient voulus de Dieu et que j'acceptais sa Volonté telle qu'elle. Le Père Desmarais (que tout le monde a entendu à la radio) disait : «Que le bon Dieu est contraireux». À tout le moins, on peut dire que ses Chemins sont tortueux. Mystérieux est le Destin...!

Puisque mes pensées me portaient assez loin et assez souvent loin de Saint-Tharsicius, je ne me suis jamais tellement intéressée aux activités paroissiales. Cependant, si j'étais sollicitée, j'y répondais toujours. Ainsi, à une occasion, on m'a demandé de lire à la messe ce que la Rédemption nous avait apporté. Les mots étant mes fidèles compagnons, j'ai rédigé et lu ces quelques commentaires :

«Voici ce que nous apporte la Rédemption : on lit dans la Bible qu'il est question de promesse. Donc Dieu a tenu parole envers le Genre Humain. Nous avons notre Rédempteur dans la personne de Jésus-Christ.

La Rédemption nous apporte l'Espérance : espérance en une vie meilleure, espérance en un Ciel qui couronnera nos efforts.

La Rédemption nous donne Jésus, un frère compatissant, un frère en qui nous pouvons compter, un frère qui nous aime au point d'avoir sacrifié sa vie pour nous.

La Rédemption nous donne l'Eucharistie, don suprême qui nous rend actuelle la passion de Jésus. Sa mort, c'est si loin... 1960 ans, tandis que le sacrement de l'Eucharistie nous fait participer à la vie même de Jésus. Après chaque communion, on peut dire avec l'Apôtre; ce n'est plus moi qui vis, mais Jésus qui vit en moi. Heureuse Rédemption par quoi nous jouissons de ce divin cadeau : la blanche Hostie de nos tabernacles. Profitons au maximum de l'Eucharistie où Jésus nous tend les bras et... attend! La Rédemption nous a valu aussi d'être les enfants d'une Mère incomparable, la Vierge Marie de Nazareth. Jésus avant de mourir n'a pas voulu nous abandonner. Il nous a confiés à sa Mère quand il lui a dit : «Voici ton fils» et à saint Jean : «Voici ta mère». Nous avons donc une médiatrice toute-puissante auprès de Jésus. Qui n'a pas été secouru après l'avoir invoquée avec confiance...? Merci de votre admirable Création. Merci de votre Rédemption.»

La vie religieuse de la paroisse fut toujours active même si, au cours des ans, nous avons perdu notre curé résident. Un vicaire d'Amqui aidé de deux religieuses ont assuré les services religieux. Nous avons eu les religieuses durant dix ans et Jean-François Melançon, six ans. À son départ, en août 1993, une petite fête a été organisée. Chaque groupe, par la voix d'un délégué, lui exprimait ses remerciements. De toute évidence, je représentais les personnes âgées. Voici en quels termes je lui ai exprimé notre appréciation :

«C'est au nom des personnes du troisième âge, que je vous adresse ce message. Un départ fait toujours naître un peu d'émoi, même de l'émotion comme en ce moment, car partir c'est mourir un peu dit le poète. Nous savons que vous vous dirigez vers un bel avenir, cela nous aide à accepter de vous perdre comme curé.

Vu votre jeune âge..., les personnes âgées ont été surprises et très heureuses de constater votre empressement à répondre à toutes leurs sollicitations. Vous les avez traitées comme les brebis de choix de votre troupeau. Nous vous en sommes reconnaissants et un gros merci de la part de chacun.

Et je vous dirai en mon nom personnel, comme nous avons été touchés, il y a cinq ans, par votre réponse toujours empressée, quand nous vous demandions de nous apporter la communion. C'était un grand réconfort pour nous, vu la circonstance. Votre dévouement restera un souvenir ineffaçable dans mon coeur.

Je veux vous dire aussi comme j'aime vos homélies. Toujours trop courtes, à mon avis; en peu de mots, vous savez faire ressortir l'essentiel du message évangélique. Que l'Esprit-Saint vous guide toujours vers l'Essentiel, vers l'Amour, puisque Dieu est Amour».

J'étais heureuse de lui rendre ce témoignage, car il m'avait aidée beaucoup à la mort de mon mari.

Maintenant, la vie continue avec un nouveau curé dans la personne de Julien Bonneau. C'est un pasteur très dévoué et qui montre beaucoup d'intérêt pour l'avancement de la paroisse. En plus de la messe du dimanche, on avait une messe le lundi; notre nouveau curé en a ajouté une autre le vendredi matin, ce qui me permet d'y assister. Il tient aussi que la fête patronale de la paroisse soit célébrée, le 17 août, la fête de Saint-Tharsicius. Il nous a donné l'occasion d'entendre un ancien cantique que chantaient les pionnières du début de la colonie. Je l'insère ici comme document.

Premier couplet

De ton sépulcre glorieux

Où le front pur et glorieux,

Les lèvres demi-closes

Calme, tu dors parmi les roses

Refrain

Doux martyr de l'Eucharistie

Réponds à nos désirs ardents

A tes jeunes frères, apprends

Ton amour pour Jésus-Hostie

Tu pleures, lys resplendissant,

Dans le sombre asile, où le sang

De la sainte Victime

Faisait grandir, vertu sublime!

Des chrétiens, le peuple naissant (Refrain)

Le ciel connut tes vifs transports,

Quand pour couronner leurs efforts,

Dans les luttes sanglantes,

Tharsicius, tes mains tremblantes

Apportaient l'aliment des forts (Refrain)

Les vieux cantiques ont toujours leur charme. Notre curé chante bien et incite les gens à chanter avec la chorale qui, heureusement, s'est enrichie de quelques voix. Nous avons un Conseil de pastorale très actif. C'est un bon support pour le curé.

Comme vous l'avez compris, le fait que j'ai toujours voulu m'éloigner de Saint-Tharsicius n'avait rien à voir avec les gens et le lieu, mais plutôt avec le fait que je digérais mal d'avoir été déracinée de mes Cantons de l'Est natals et que je ne voyais pas comment y rejoindre mes aspirations. En fait, ce qui me manquait prenait le pas sur ce que j'y trouvais. J'espère que mon empressement auprès de mes élèves, mes relations avec la clientèle de notre petit magasin et le souci de bien accueillir tous nos visiteurs sont, entre autres, des preuves concrètes de l'estime que j'ai pour ceux qui nous ont accompagnés dans notre vie et qui ont partagé, de près ou de loin, nos épreuves et nos joies.

Ces quelque cinquante dernières années n'ont pu s'écouler sans que la vie soit entrecoupée de divers événements. Certains ont déjà été rappelés dans les pages précédentes. Il m'apparaît pertinent d'en souligner quelques autres dans le cadre de ce chapitre.

Il y a eu l'érection d'une statue de la Vierge, en 1954, qui soulignait le centenaire du dogme de l'Immaculée Conception par Pie IX. Ce geste ne doit pas étonner personne quand on connaît mon attachement à la Mère de notre Rédempteur. Le curé Paradis est venu bénir la statue que nous avions installée à proximité de notre maison et j'ai lu la consécration que j'ai faite à la Vierge de ma famille et de notre domaine. J'ai servi un goûter aux personnes présentes pour finir la cérémonie.

Aussi, à tous les ans au cours de l'été, une journée spéciale était organisée pour «fêter» et qui coïncidait avec l'arrivée de la parenté de Montréal. Tous les membres de la parenté étaient invités à dîner et à souper à la maison. Plusieurs dansaient dans l'après-midi et cela continuait en soirée. Je n'oublierai jamais l'année où nous avions eu la chance d'avoir Albert Dumais avec son accordéon. Tout le monde était jeune et plein d'entrain. Vive la Vie! C'était ma façon à moi de resserrer les liens fraternels.

Une autre journée mérite une mention spéciale. C'est le jour où on a souligné nos quarante ans de mariage. Nous nous sommes réjouis tous ensemble, toujours à la maison. La belle température a permis que toutes les festivités se passent dans ma grande cour. Une

 

plate-forme était là pour la danse dans l'après-midi, les tables y ont été dressées pour le souper. Après, il va sans dire qu'il a fallu rentrer dans la maison pour continuer la fête. Dans la soirée, quelqu'un a pris l'initiative de nous ramasser une bourse; c'était une délicate attention fort appréciée par mon mari et moi. L'après-midi a été plein d'imprévus. Des amis de Sept-Îles, par hasard en vacances, sont venus nous offrir leurs voeux et d'autres de Montréal ont même participé à la fête. Parmi nos invités se trouvaient deux couples qui avaient assisté à notre mariage, en 1943; mon frère Benoît et sa femme Bernadette ainsi que Jean-Marie Gagné, cousin de mon mari, et son épouse Thérèse; veuve elle aussi maintenant. Certainement, d'autres invités ont participé aux deux célébrations, mais pas en couple.

En 1968, Christiane avait organisé un souper suivi d'une soirée pour nos noces d'Argent, mais c'était dans un établissement hôtelier et une légère contribution était demandée. Même si on a dansé avec beaucoup de plaisir, il manquait cette ambiance chaleureuse que l'on goûte dans mon foyer. Compte tenu que nous étions souvent en grand nombre, on pouvait être à l'étroit. Cependant, n'étant pas plongés dans une demi-obscurité suspecte comme dans les salles, nous pouvions converser. La musique de danse sortait tant bien que mal d'un système de son bricolé et malgré cela, chacun participait à sa façon.

Vous remarquerez qu'il n'est pas question de messe à l'occasion de ces différents anniversaires. En fait, j'attache une si grande importance à cet acte sublime, la messe, qu'il m'apparaît essentiel que chacun y aille avec son coeur et par sa volonté sans y être contraint par une obligation mondaine.

Au fil des ans, le soixantième anniversaire de l'arrivée des Arguin à Saint-Tharsicius finit par être atteint. Cet anniversaire, passé inaperçu pour la plupart, constituait pour moi un moment digne d'être souligné. Il m'apparaissait important que l'on se souvienne que les Arguin ont pris racine à Saint-Tharsicius le 28 octobre 1930. La petite fête n'a pas soulevé beaucoup de vagues. Deux de mes frères, Benoît et Rosien, avec leurs épouses sont venus souper avec moi. Ensemble, notre mémoire a déroulé le film du passé. Pour souligner les soixante-quinze ans, en 2005, en manquera-t-il un de nous cinq...?

À cette occasion, j'ai reçu de cousine Benoîte Campeau, religieuse de Sherbrooke, ce message de belle amitié :

« ... soixante ans depuis le jour de votre arrivée comme famille sur une terre de colonisation dans un pays tout neuf. La séparation, les exigences de la vie et les visites espacées n'ont pas eu raison de nos racines familiales. Bien au contraire, ces contraintes ont avivé le sens profond de notre appartenance à ceux qui nous ont devancés et qui ont su nous tracer la route pour toujours aller plus loin. La famille Campeau s'unit à vous tous pour souligner cet événement marquant de votre famille. Amitié à chacun et chacune.

Benoîte»

En 1994, sur les neuf enfants d'Achille, il n'en reste que deux dans la paroisse de Saint-Tharsicius; sur les trente-deux petits-enfants, il en reste également deux. Tous les autres sont éparpillés dans la province, à l'exception d'une en Ontario.

J'ai mentionné les fêtes de l'été, mais aux fêtes de l'hiver, nous n'étions pas moins gais. Dans les débuts de notre mariage, je donnais le dîner de Noël. Comme les invités me semblaient tellement fatigués de leur réveillon, j'ai résolu qu'à l'avenir, le programme serait différent. En effet, durant plusieurs années, j'ai reçu le soir de Noël. Ainsi, la veillée pouvait se prolonger avec les enfants de la parenté qui, au fil des ans, devenaient des adolescents.

Quand tous ces jeunes furent vraiment des adultes, j'ai ajouté à nos activités la fête de la Saint-Sylvestre, le 31 décembre. Là, c'était la grosse fête qui rivalisait avec le Bye Bye de la télé. La photo de la page suivante vous donne un échantillon de nos «joueries». Pardonnez-moi ce néologisme qui n'est même pas dans le plus récent des dictionnaires. Plusieurs amis étaient partie intégrante à nos festivités familiales, peu importe la saison. Ordinairement, les jeunes aiment se réunir où il y a de l'entrain.

Les souhaits du Nouvel An étaient enveloppés de tout un cérémonial. Marie-Paul y veillait : minuit tapant, les lumières s'éteignaient et, au retour de la lumière, pour une ième fois, le disque de la famille Larin tournait et nous faisions la ronde sur «Saluons le nouvel An» en chantant et tenant l'accord en battant des mains tant que la ronde des souhaits n'était pas finie. Vous lisez que j'emploie le passé...! Au fil des ans, la parenté a vieilli, les amis se sont dispersés et les trop nombreuses absences nous font toucher du doigt, qu'aujourd'hui, il faut se contenter des souvenirs que nous ont laissés ces belles réunions si joyeuses. La Saint-Sylvestre est reléguée à la case : «relique d'un autre temps»...!

Après la fête, mon mari se soumettait à la tradition de la bénédiction paternelle. En effet, une fois les souhaits échangés, Marie-Paul demandait à Léo de donner la bénédiction. On se retirait un peu à l'écart et Léo s'exécutait.

Une autre activité a pris le chemin des souvenirs. Pour souligner le beau temps de notre retraite, à chaque année, nous prenions en famille un repas dans un restaurant. Nous allions dans un endroit différent à chaque fois. Le premier repas avait coïncidé avec les fiançailles de Christiane, à Amqui. L'ambiance était formidable, les circonstances s'y prêtaient, mais aussi parce qu'on prenait conscience qu'une page bien remplie était tournée et qu'une vie d'un genre nouveau s'ouvrait devant nous. Les Auberges du Gouverneur de Rimouski et de Matane nous ont reçus de même que la Maison Jean-Brillant, à Rimouski. Après le repas, mes invités, pour ne pas nommer mon mari et les enfants, sont allés dans un bar afin de continuer à fêter. Moi, bien sagement, je me suis couchée. Le lendemain, j'avais bien meilleure mine qu'eux...

Je me rappelle aussi le souper au ranch de Carleton. Un autre que je ne saurais oublier fut pris au Château Champlain, à Montréal. «L'éclatement des familles» m'a incitée à laisser tomber ces rencontres qui, pourtant, devaient aider à les cimenter. Mais rigolons un peu et admettons que le ciment d'aujourd'hui ne vaut pas celui «d'autrefois».

On ne peut faire un retour dans le passé sans rappeler la fête enfantine que j'organisais à tous les étés pour, uniquement, les petits cousins, cousines et amis. Ces enfants, devenus adultes, me disent encore tout le plaisir qu'ils ont à se remémorer ces bons moments de leur enfance.

À côté de tous ces événements vécus au fil des saisons, il y en a eu de moins agréables qui ont creusé des sillons sur le terrain de la mémoire. Entre autres, le déménagement forcé de notre maison en 1958, quand la route 195 a été élargie et asphaltée fut affligeant. Comme pour tout le monde, le gouvernement s'est chargé de toutes les dépenses tout en nous laissant les désagréments. Notre maison, allongée à trois reprises, était moins solide parce qu'elle n'avait pas été construite d'un seul bloc. Après le déménagement, elle n'a jamais été remise au niveau comme avant et depuis, il entre de l'eau dans la cave, ce qui nous a forcés à installer une pompe pour évacuer l'eau. Pour ajouter aux désagréments, plusieurs gens ont répandu la rumeur que nous avions donné un pot-de-vin pour nous faire déménager. En réalité, mon mari a supplié l'ingénieur de prendre du terrain où il n'y avait pas de bâtiment, soit sur l'autre côté du chemin. Une fois de plus nous constatons que les jugements faits suivant les apparences ne devraient pas exister.

La situation de notre maison au carrefour du rang et de la «grande route» a influencé notre mode de vie et donné une teinte particulière à notre intimité familiale. Parfois, nous avons vécu des événements qui, sans être tragiques, n'étaient pas moins courants. Ainsi, nous avons toujours offert avec plaisir l'hospitalité aux gens en difficulté sur la route.

Une fois entre autres, les enfants du village qui allaient à l'école à Amqui, n'ont pu aller coucher chez eux parce qu'une forte tempête de neige avait bloqué la route. L'autobus ne pouvait aller plus loin. Un résident du village, propriétaire d'une motoneige, Adrien Saint-Laurent, est venu en chercher quelques-uns. Le lendemain matin, il est revenu avec des provisions et d'autres enfants sont retournés avec lui.

Le 8 février 1947, ce sont sept hommes, passagers du «snow» qui ont dû souper à la maison. Je me rappelle précisément de cette date puisqu'il s'agissait du premier jour où j'ai pu me lever après la naissance de Marie-Paul. Une fois que les chemins eurent été ouverts à la circulation automobile pendant l'hiver, il fallait héberger ceux qui se faisaient prendre par la tempête. Les gens ne prenaient pas toujours la chose aussi légèrement que les quatre hommes, des agents d'assurances, à qui j'ai donné à souper un certain soir. Ils se dirigeaient vers Matane, et dans la côte voisine de notre maison, leur voiture s'est embourbée. Le plus drôle de l'histoire, c'est qu'ils ne pouvaient pas retourner à Amqui, le chemin s'étant fermé derrière eux. Même si je leur avais prêté des couvertures pour qu'ils puissent s'installer et dormir au salon, ils ont passé la nuit à jouer aux cartes. C'est bien des hommes... La circulation a été rétablie très tôt le lendemain matin.

S'est produit le 9 novembre 1989 un événement que tous, dans la famille, ont pris comme une catastrophe. En effet, le poids des années affectant aussi les bâtiments, le toit de la grange s'est effondré à la suite de la première bordée d'une neige fondante et lourde. On ne l'entretenait pas depuis quelques années, sans s'inquiéter outre mesure, puisque dans notre subconscient, elle devait durer toujours. C'était notre monument en hommage à toutes ces années de durs labeurs. Si je regarde cette mésaventure en philosophe, je dis que cela m'a permis d'acquérir de nouvelles compétences. J'ai appris à manier un sciotte et à fendre du bois avec un coin. À mon âge, j'aurais pu me passer de ces nouveaux métiers. Un coparoissien s'était engagé à démolir et à faire disparaître les déchets en échange du bois qu'il récupérerait. Confiante, je n'avais pas cru nécessaire de fixer par écrit les termes de notre entente. Pour lui, cela voulait dire prendre le meilleur et mettre le feu au reste sans même défaire les pans de murs jetés sur le gazon. J'ai refusé le feu, je suis donc restée avec les dégâts. C'est seulement en 1994 que j'ai fini de ramasser le vieux bois et de le rentrer à la cave pour le brûler... et il reste toujours les fondations. Tout cet ouvrage a été fait à travers les travaux du jardin et des fleurs... et de mes petits voyages.

Peut-on ajouter un autre fait inusité? Imaginez qu'au retour de mon voyage, à l'automne de 1993, j'ai trouvé ma maison en désordre. Pendant qu'on les cherchait ailleurs, des évadés de pénitencier avaient élu domicile chez-moi peut-être deux jours, peut-être trois, je ne saurais dire On ne m'a pas volé, si ce n'est ma paire de bottes d'hiver. Ils ont sali beaucoup, surtout par la fumée et la poudre de l'extincteur. On présume qu'ils ont essayé de chauffer la fournaise. Comme cela devait être leur première expérience d'une fournaise à bois, ils auraient essayé d'allumer avec des bardeaux d'asphalte, ce qui a provoqué une fumée épouvantable. Ils ont utilisé l'extincteur chimique pour éteindre, car la fumée qui sortait de la cheminée devait être si dense que la peur d'être découverts a dû les faire paniquer. Les voisins pouvaient croire au feu et venir voir. J'ai bien l'impression qu'ils n'ont pas trouvé une maison bien accueillante. Les calorifères étaient réglés pour maintenir une température minimum et j'avais coupé l'eau, comme d'habitude, pour éliminer toute possibilité de bris. Pour se faire du spaghetti, ils ont dû remplacer l'eau de cuisson par du Seven-up.

Après avoir alerté la police, le vendredi soir, je suis restée chez Christiane en attendant que se fassent l'inspection des lieux et la prise d'empreintes. Cela ne s'est réalisé que le lundi midi à cause d'un manque de personnel dû au congé de l'Action de grâces.

La police cherchait deux évadés, et si ce n'était des empreintes retrouvées, j'aurais cru qu'un seul s'était hébergé chez moi puisque je n'ai lavé qu'une seule assiette et que le lit n'était défait que d'un côté. Quand la police eut fini son travail, Christiane et Marie-Paul, avec leurs conjoint et conjointe, sont venus m'aider à nettoyer. J'ai été dédommagée, pour la forme, par les assurances. Après avoir accueilli beaucoup de visite au cours des cinquante ans où j'ai habité cette maison, c'était la première fois que j'en avais en mon absence...