Nos derniers voyages ont été pour la
Floride. Vieillissant, nous étions moins intéressés à courir l'aventure. Nous
retournions toujours dans le même coin, assurés de rencontrer nos amis. C'était
sécurisant.
Nous avons visité toutes les places qui sortaient de
l'ordinaire. Nous nous sommes joints à des groupes pour quelques excursions organisées,
mais, en général, nous préférions planifier nos voyages nous-mêmes et prendre les
transports publics, même si c'était plus difficile. Les trajets étaient longs et mon
anglais manquait de précision. C'est durant un de ces «no where» que je me suis fait
voler ma bourse. Cependant, le plus désappointé des deux, du voleur ou de la volée, ce
fut certainement le voleur...! Imaginez quelle a dû être sa surprise en ouvrant ma
bourse de ne trouver qu'un morceau de fromage bien à point «qui puait», avec quelques
biscuits soda et un petit sac de peanuts... et ma clé en prime...! Je n'ai jamais aimé
manger dans les restaurants et, comme je suis une femme prévoyante, j'avais toujours
quelques «en-cas» à manger dans ma bourse.
En Floride, nos passe-temps étaient sans-façon. Mon mari
aimait bien aller à la mer et jaser avec les amis; quant à moi, je passais mes
après-midis à faire des mots croisés ou de la lecture.
Mais voilà, la maladie nous attendait à un détour! Mon
mari s'est senti soudainement malade. Puisque son état empirait, nous avons obtenu une
place d'urgence sur l'avion du soir. À une heure du matin, nous étions à l'urgence de
l'hôpital Notre-Dame de Montréal. Il a subi deux opérations à deux semaines
d'intervalle. Le cancer était déjà généralisé, les médecins n'ont pu qu'apporter un
peu de soulagement. C'était en mars 1987. Il a accepté chrétiennement la fin des beaux
jours. Il a répété souvent qu'au moins, il avait eu une belle retraite. Il ne s'est
jamais plaint d'aucune façon. Au cours de l'été, il a été capable d'aller à un
mariage d'une nièce à Montréal. En octobre, nous avons fêté ses 80 ans. Il était
très amaigri, mais avec des médicaments, il arrivait à supporter sa maladie. C'est avec
beaucoup d'entrain qu'il a participé aux danses un peu comme à l'habitude. Il a pu
assister à la messe jusqu'en février. En mars, il a passé dix jours à l'hôpital.
Croyant être mieux à la maison, il a demandé à revenir. Il est venu à la table
jusqu'à la veille de sa mort. De même, il n'a eu besoin de moi que les deux dernières
nuits. Le matin de la dernière journée, à six heures, il m'a dit : «Je n'ai pu avaler
ma pilule». À midi, j'ai demandé l'ambulance et, à 9 heures le 20 avril 1988, il s'est
éteint. Il avait réussi à communier à 4 heures avec une parcelle d'hostie.
Je n'ai eu à m'occuper de rien. Christiane et Léonard
avaient choisi la tombe depuis un mois. J'ai fait les interurbains nécessaires pour faire
connaître «l'inévitable» aux parents et amis et ensuite la sainte Vierge a pris soin
de moi. Son secours et sa protection ne m'ont jamais manqué depuis. Je sais que je suis
son enfant bien-aimée.
J'ai reçu quantité de marques de sympathie de part et
d'autre. Il n'avait jamais quitté la région; tous les anciens d'Amqui le connaissaient.
Annie et Lison n'étant pas présentes au service funéraire, elles ont voulu quand même
m'adresser un message d'amitié dans ces termes : «Oncle Léo a découvert et
expérimenté avec vous la joie et l'enrichissement de voyager à travers le monde. Nous
sommes heureuses de penser qu'il vient d'entreprendre le plus grandiose de tous les
voyages. Avec nos meilleurs pensées.»
Maintenant, une nouvelle vie commence pour moi, sans
stress, sans appréhension aucune. J'ai trouvé dans mes papiers un poème qui traduit
bien les sentiments éprouvés durant les premiers jours de deuil. C'est de Prud'homme
(1839-1910) dans Les Solitudes :
«Le dernier Adieu!
Quand l'être cher vient d'expirer,
On sent obscurément la perte;
On ne peut pas encore pleurer:
La mort présente, déconcerte.
Incrédule à son propre deuil,
On regarde au fond de la tombe,
Sans comprendre à ce cercueil
Sonnant sous la terre qui tombe.
C'est aux premiers regards portés
Autour de la table
Sur le siège vide
Que se fait l'adieu véritable.»
«La vie est un combat et la mort en est la
victoire.» (Lamartine)
«Toute sentence humaine n'est qu'une course à
l'illusion.» (Lucrèce)
Même seule, je suis sûre de récolter ma part de joie à
tous les jours. Pour cela, il faut une disposition de l'esprit dont Dieu m'a gratifiée.
Tous mes heureux souvenirs se disputeront mes pensées pour meubler ma solitude. Mes
enfants sont d'un grand réconfort. Je continuerai à vivre dans la résidence familiale
afin qu'ils puissent se retrouver avec tous les souvenirs de leur enfance, dans le même
cadre champêtre et les mêmes plates-bandes fleuries.
La maison, entourée de prairies et avec horizon des
collines boisées, a été le témoin muet de leurs premiers rêves, de leurs premiers
chagrins et même de leurs fredaines de jeunesse. C'est entre l'étable et le jardin,
entre les jeux et le dodo que s'est déroulée leur enfance. Je suis assurée que se sont
incrustés dans leur coeur, jardin secret où l'on sème de tout, des faits et gestes
oubliés de tous, mais qui ont gardé une résonance dans leur coeur. Je veux garder la
maison accueillante toujours, et ouverte à tous, croyant sincèrement que chaque coin
peut rappeler un souvenir heureux. Il faut croire au bonheur et le goûter dans les plus
petites choses.
Ces petites choses qui apportent du bonheur,
présentement, je les trouve dans le jardinage. Un vieux dicton chinois dit :
«Si tu veux être heureux quelques heures, tue un
cochon, invite des amis, danse et bois. Si tu veux être heureux quelques jours, marie-toi
et va te cacher. Si tu veux être heureux toute ta vie, fais-toi jardinier.»
Rien n'est plus vrai. Le jardinage paie en petits bonheurs
quotidiens pendant cinq à six mois. Jardiner, c'est redécouvrir la puissance du temps
qui s'écoule, et se perdre en contemplation devant une pousse nouvelle.
Jouer dans la terre a aussi un effet thérapeutique; il
est démontré qu'au moment où reprend l'activité dans les jardins communautaires, le
moral s'allège, les personnes consomment moins de services médicaux. On dort si bien
quand on s'est exercé à la bêche... On ne trouve pas de meilleur exercice dans les
gymnases.
Même si je cultive un grand jardin, je ne veux pas en
être esclave, ni de la maison. Je n'irai plus à Miami, je continuerai tout de même à
visiter au moins les cousines des Cantons de l'Est, puisque les oncles et tantes sont tous
morts, et à visiter la Vierge du Cap en son domaine. Je m'accorde aussi régulièrement
un petit voyage qui fait maintenant partie de mes habitudes. En effet, depuis 1985,
j'assiste à la retraite biblique. Elle se donne en différents endroits, mais le plus
souvent, à Joliette, au Centre d'éducation chrétienne, maison tenue par les Clercs de
Saint-Viateur, un vrai oasis de paix et de beauté! Le prédicateur change à tous les
ans, selon le thème de la retraite. Tout le monde est admis: prêtres, religieuses,
laïcs. Quelques-uns y sont fidèles à tous les ans, cela me permet de revoir des amis.
Pour moi, cela demeure un moment privilégié. Nous avons deux instructions de
quarante-cinq minutes; le reste de la journée est libre pour la méditation à la
chapelle ou pour partager avec des compagnes. J'aime bien les longues séances devant le
Tabernacle, dans le silence qui est louange. Je trouve que l'offrande au Seigneur la plus
désintéressée est le don de notre temps, apparemment en pure perte. Le temps, cette
portion d'éternité, ne revient jamais sur ses pas, peu importe à quoi on l'emploie.
Donc, je fais cadeau au Seigneur d'une portion de mon temps comme holocauste, certaine
qu'il n'est pas en mon pouvoir de rallonger ma vie d'une seconde. En vivant sous le regard
amoureux de Jésus, on devient imprégné de son Amour. Un auteur spirituel a dit : «Une
personne qui rayonne le Christ, attire par la profondeur de son regard, la douceur de son
sourire et la luminosité de sa physionomie.» Donc, aimer le Christ nous embellit,
le saviez-vous...?
Malgré ces cinq jours de retraite annuelle, j'ai encore
soif de silence et de solitude. J'ajoute quelques semaines dans les monastères où on
n'est accepté que pour une semaine à la fois. Je suis allée trois fois chez les
Visitantines de Lévis. On assiste, avec les religieuses, à tous leurs exercices
spirituels; elles chantent l'Office. Nous prenons nos repas au réfectoire avec les
religieuses, même si elles sont cloîtrées. C'est une permission accordée par le
Concile, parce que, à leur fondation, elles n'étaient pas cloîtrées. Cette communauté
fut fondée par François de Sales et sainte Jeanne de Chantal en 1610, à Annecy.
J'ai aussi obtenu l'hospitalité chez les Clarisses de
Sherbrooke et de Rivière-du-Loup. Il est difficile d'être admise à ce dernier endroit
parce qu'elles ne disposent que d'une seule chambre pour les retraitantes. Au cours des
dernières années, à chaque fois que j'y fais une demande, la place est retenue. C'est
un peu différent chez les Clarisses de Sherbrooke puisqu'elles ont trois chambres
disponibles. C'est du type «hôtellerie»; on nous apporte nos repas dans un cabaret. Il
n'y a qu'à la messe et au chapelet qu'on voit les religieuses.
En plus, j'ai passé une semaine chez les Filles de
Jésus, à Notre-Dame-du-Cap; une autre chez les soeurs de Marie-Réparatrice à
Montréal; j'ai passé un mois chez les Franciscaines de Marie, à Montréal aussi. Cela
me fait plusieurs semaines en tête-à-tête avec le Christ-Sauveur. Chez les
Franciscaines, on peut y demeurer tout le temps qu'on veut.
Je m'en voudrais de passer sous silence les Exercices de
Saint-Ignace que j'ai suivis sous les «ordres», je dirais même sous la férule du père
Lacasse. C'était la cloche à la minute près. La méditation devait se vivre à
l'intérieur de nos chambres, les toiles baissées, dans l'obscurité complète afin de
rentrer en nous-mêmes sans déviation aucune. J'avais pourtant toujours cru que la
proximité de Jésus, c'est-à-dire le Tabernacle, était le meilleur endroit pour toucher
le coeur de Dieu... Nous étions chez les soeurs de Saint-François-d'Assise à
Vallée-Jonction. Depuis 1992, le père Lacasse, qui doit avoir 85 ans, a cédé sa place
à un autre jésuite, le père Bleau.
Après cette énumération de couvents, vous voilà
convaincus que j'aime la vie religieuse, source de paix et de joie, parce que ces deux
biens inestimables ont leur source dans l'Eucharistie. Et vous trouvez là, la principale
raison du titre de ce livre «Détour du
destin». Oui, il m'a fallu vivre quarante-cinq ans
dans le mariage avant de pouvoir vivre selon mes aspirations. En ai-je été
malheureuse...? Non! parce que je savais que chacun de mes pas étaient voulus de Dieu et
que j'acceptais sa Volonté telle qu'elle. Le Père Desmarais (que tout le monde a entendu
à la radio) disait : «Que le bon Dieu est contraireux». À tout le moins,
on peut dire que ses Chemins sont tortueux. Mystérieux est le Destin...!
Puisque mes pensées me portaient
assez loin et assez souvent loin de Saint-Tharsicius, je ne me suis jamais tellement
intéressée aux activités paroissiales. Cependant, si j'étais sollicitée, j'y
répondais toujours. Ainsi, à une occasion, on m'a demandé de lire à la messe ce que la
Rédemption nous avait apporté. Les mots étant mes fidèles compagnons, j'ai rédigé et
lu ces quelques commentaires :
«Voici ce que nous apporte la Rédemption : on
lit dans la Bible qu'il est question de promesse. Donc Dieu a tenu parole envers le Genre
Humain. Nous avons notre Rédempteur dans la personne de Jésus-Christ.
La Rédemption nous apporte l'Espérance :
espérance en une vie meilleure, espérance en un Ciel qui couronnera nos efforts.
La Rédemption nous donne Jésus, un frère
compatissant, un frère en qui nous pouvons compter, un frère qui nous aime au point
d'avoir sacrifié sa vie pour nous.
La Rédemption nous donne l'Eucharistie, don suprême
qui nous rend actuelle la passion de Jésus. Sa mort, c'est si loin... 1960 ans, tandis
que le sacrement de l'Eucharistie nous fait participer à la vie même de Jésus. Après
chaque communion, on peut dire avec l'Apôtre; ce n'est plus moi qui vis, mais Jésus qui
vit en moi. Heureuse Rédemption par quoi nous jouissons de ce divin cadeau : la blanche
Hostie de nos tabernacles. Profitons au maximum de l'Eucharistie où Jésus nous tend les
bras et... attend! La Rédemption nous a valu aussi d'être les enfants d'une Mère
incomparable, la Vierge Marie de Nazareth. Jésus avant de mourir n'a pas voulu nous
abandonner. Il nous a confiés à sa Mère quand il lui a dit : «Voici ton fils» et à
saint Jean : «Voici ta mère». Nous avons donc une médiatrice toute-puissante auprès
de Jésus. Qui n'a pas été secouru après l'avoir invoquée avec confiance...? Merci de
votre admirable Création. Merci de votre Rédemption.»
La vie religieuse de la paroisse fut toujours active même
si, au cours des ans, nous avons perdu notre curé résident. Un vicaire d'Amqui aidé de
deux religieuses ont assuré les services religieux. Nous avons eu les religieuses durant
dix ans et Jean-François Melançon, six ans. À son départ, en août 1993, une petite
fête a été organisée. Chaque groupe, par la voix d'un délégué, lui exprimait ses
remerciements. De toute évidence, je représentais les personnes âgées. Voici en quels
termes je lui ai exprimé notre appréciation :
«C'est au nom des personnes du troisième âge, que
je vous adresse ce message. Un départ fait toujours naître un peu d'émoi, même de
l'émotion comme en ce moment, car partir c'est mourir un peu dit le poète. Nous savons
que vous vous dirigez vers un bel avenir, cela nous aide à accepter de vous perdre comme
curé.
Vu votre jeune âge..., les personnes âgées ont
été surprises et très heureuses de constater votre empressement à répondre à toutes
leurs sollicitations. Vous les avez traitées comme les brebis de choix de votre troupeau.
Nous vous en sommes reconnaissants et un gros merci de la part de chacun.
Et je vous dirai en mon nom personnel, comme nous
avons été touchés, il y a cinq ans, par votre réponse toujours empressée, quand nous
vous demandions de nous apporter la communion. C'était un grand réconfort pour nous, vu
la circonstance. Votre dévouement restera un souvenir ineffaçable dans mon coeur.
Je veux vous dire aussi comme j'aime vos homélies.
Toujours trop courtes, à mon avis; en peu de mots, vous savez faire ressortir l'essentiel
du message évangélique. Que l'Esprit-Saint vous guide toujours vers l'Essentiel, vers
l'Amour, puisque Dieu est Amour».
J'étais heureuse de lui rendre ce témoignage, car il
m'avait aidée beaucoup à la mort de mon mari.


Maintenant, la vie continue avec un nouveau curé dans la
personne de Julien Bonneau. C'est un pasteur très dévoué et qui montre beaucoup
d'intérêt pour l'avancement de la paroisse. En plus de la messe du dimanche, on avait
une messe le lundi; notre nouveau curé en a ajouté une autre le vendredi matin, ce qui
me permet d'y assister. Il tient aussi que la fête patronale de la paroisse soit
célébrée, le 17 août, la fête de Saint-Tharsicius. Il nous a donné l'occasion
d'entendre un ancien cantique que chantaient les pionnières du début de la colonie. Je
l'insère ici comme document.
Premier couplet
De ton sépulcre glorieux
Où le front pur et glorieux,
Les lèvres demi-closes
Calme, tu dors parmi les roses
Refrain
Doux martyr de l'Eucharistie
Réponds à nos désirs ardents
A tes jeunes frères, apprends
Ton amour pour Jésus-Hostie
Tu pleures, lys resplendissant,
Dans le sombre asile, où le sang
De la sainte Victime
Faisait grandir, vertu sublime!
Des chrétiens, le peuple naissant (Refrain)
Le ciel connut tes vifs transports,
Quand pour couronner leurs efforts,
Dans les luttes sanglantes,
Tharsicius, tes mains tremblantes
Apportaient l'aliment des forts (Refrain)
Les vieux cantiques ont toujours leur charme. Notre curé
chante bien et incite les gens à chanter avec la chorale qui, heureusement, s'est
enrichie de quelques voix. Nous avons un Conseil de pastorale très actif. C'est un bon
support pour le curé.
Comme vous l'avez compris, le fait que j'ai toujours voulu
m'éloigner de Saint-Tharsicius n'avait rien à voir avec les gens et le lieu, mais
plutôt avec le fait que je digérais mal d'avoir été déracinée de mes Cantons de
l'Est natals et que je ne voyais pas comment y rejoindre mes aspirations. En fait, ce qui
me manquait prenait le pas sur ce que j'y trouvais. J'espère que mon empressement auprès
de mes élèves, mes relations avec la clientèle de notre petit magasin et le souci de
bien accueillir tous nos visiteurs sont, entre autres, des preuves concrètes de l'estime
que j'ai pour ceux qui nous ont accompagnés dans notre vie et qui ont partagé, de près
ou de loin, nos épreuves et nos joies.
Ces quelque cinquante dernières années n'ont pu
s'écouler sans que la vie soit entrecoupée de divers événements. Certains ont déjà
été rappelés dans les pages précédentes. Il m'apparaît pertinent d'en souligner
quelques autres dans le cadre de ce chapitre.
Il y a eu l'érection d'une statue de la Vierge, en 1954,
qui soulignait le centenaire du dogme de l'Immaculée Conception par Pie IX. Ce geste
ne doit pas étonner personne quand on connaît mon attachement à la Mère de notre
Rédempteur. Le curé Paradis est venu bénir la statue que nous avions installée à
proximité de notre maison et j'ai lu la consécration que j'ai faite à la Vierge de ma
famille et de notre domaine. J'ai servi un goûter aux personnes présentes pour finir la
cérémonie.
Aussi, à tous les ans au cours de l'été, une journée
spéciale était organisée pour «fêter» et qui coïncidait avec l'arrivée de la
parenté de Montréal. Tous les membres de la parenté étaient invités à dîner et à
souper à la maison. Plusieurs dansaient dans l'après-midi et cela continuait en soirée.
Je n'oublierai jamais l'année où nous avions eu la chance d'avoir Albert Dumais avec son
accordéon. Tout le monde était jeune et plein d'entrain. Vive la Vie! C'était ma façon
à moi de resserrer les liens fraternels.

Une autre journée mérite une mention
spéciale. C'est le jour où on a souligné nos quarante ans de mariage. Nous nous sommes
réjouis tous ensemble, toujours à la maison. La belle température a permis que toutes
les festivités se passent dans ma grande cour. Une

plate-forme était là pour la danse dans
l'après-midi, les tables y ont été dressées pour le souper. Après, il va sans dire
qu'il a fallu rentrer dans la maison pour continuer la fête. Dans la soirée, quelqu'un a
pris l'initiative de nous ramasser une bourse; c'était une délicate attention fort
appréciée par mon mari et moi. L'après-midi a été plein d'imprévus. Des amis de
Sept-Îles, par hasard en vacances, sont venus nous offrir leurs voeux et d'autres de
Montréal ont même participé à la fête. Parmi nos invités se trouvaient deux couples
qui avaient assisté à notre mariage, en 1943; mon frère Benoît et sa femme Bernadette
ainsi que Jean-Marie Gagné, cousin de mon mari, et son épouse Thérèse; veuve elle
aussi maintenant. Certainement, d'autres invités ont participé aux deux célébrations,
mais pas en couple.
En 1968, Christiane avait organisé un souper suivi d'une
soirée pour nos noces d'Argent, mais c'était dans un établissement hôtelier et une
légère contribution était demandée. Même si on a dansé avec beaucoup de plaisir, il
manquait cette ambiance chaleureuse que l'on goûte dans mon foyer. Compte tenu que nous
étions souvent en grand nombre, on pouvait être à l'étroit. Cependant, n'étant pas
plongés dans une demi-obscurité suspecte comme dans les salles, nous pouvions converser.
La musique de danse sortait tant bien que mal d'un système de son bricolé et malgré
cela, chacun participait à sa façon.
Vous remarquerez qu'il n'est pas question de messe à
l'occasion de ces différents anniversaires. En fait, j'attache une si grande importance
à cet acte sublime, la messe, qu'il m'apparaît essentiel que chacun y aille avec son
coeur et par sa volonté sans y être contraint par une obligation mondaine.
Au fil des ans, le soixantième anniversaire de l'arrivée
des Arguin à Saint-Tharsicius finit par être atteint. Cet anniversaire, passé inaperçu
pour la plupart, constituait pour moi un moment digne d'être souligné. Il m'apparaissait
important que l'on se souvienne que les Arguin ont pris racine à Saint-Tharsicius le 28
octobre 1930. La petite fête n'a pas soulevé beaucoup de vagues. Deux de mes frères,
Benoît et Rosien, avec leurs épouses sont venus souper avec moi. Ensemble, notre
mémoire a déroulé le film du passé. Pour souligner les soixante-quinze ans, en 2005,
en manquera-t-il un de nous cinq...?
À cette occasion, j'ai reçu de cousine Benoîte Campeau,
religieuse de Sherbrooke, ce message de belle amitié :
« ... soixante ans depuis le jour de votre arrivée
comme famille sur une terre de colonisation dans un pays tout neuf. La séparation, les
exigences de la vie et les visites espacées n'ont pas eu raison de nos racines
familiales. Bien au contraire, ces contraintes ont avivé le sens profond de notre
appartenance à ceux qui nous ont devancés et qui ont su nous tracer la route pour
toujours aller plus loin. La famille Campeau s'unit à vous tous pour souligner cet
événement marquant de votre famille. Amitié à chacun et chacune.
Benoîte»
En 1994, sur les neuf enfants d'Achille, il n'en reste que
deux dans la paroisse de Saint-Tharsicius; sur les trente-deux petits-enfants, il en reste
également deux. Tous les autres sont éparpillés dans la province, à l'exception d'une
en Ontario.
J'ai mentionné les fêtes de l'été, mais
aux fêtes de l'hiver, nous n'étions pas moins gais. Dans les débuts de notre mariage,
je donnais le dîner de Noël. Comme les invités me semblaient
tellement fatigués de leur réveillon,
j'ai résolu qu'à l'avenir, le programme serait différent. En effet, durant plusieurs
années, j'ai reçu le soir de Noël. Ainsi, la veillée pouvait se prolonger avec les
enfants de la parenté qui, au fil des ans, devenaient des adolescents.
Quand tous ces jeunes furent vraiment des adultes, j'ai
ajouté à nos activités la fête de la Saint-Sylvestre, le 31 décembre. Là, c'était
la grosse fête qui rivalisait avec le Bye Bye de la télé. La photo de la page suivante
vous donne un échantillon de nos «joueries». Pardonnez-moi ce néologisme qui n'est
même pas dans le plus récent des dictionnaires. Plusieurs amis étaient partie
intégrante à nos festivités familiales, peu importe la saison. Ordinairement, les
jeunes aiment se réunir où il y a de l'entrain.
Les souhaits du Nouvel An étaient enveloppés de tout un
cérémonial. Marie-Paul y veillait : minuit tapant, les lumières s'éteignaient et,
au retour de la lumière, pour une ième fois, le disque de la famille Larin tournait et
nous faisions la ronde sur «Saluons le nouvel An» en chantant et tenant l'accord en
battant des mains tant que la ronde des souhaits n'était pas finie. Vous lisez que
j'emploie le passé...! Au fil des ans, la parenté a vieilli, les amis se sont dispersés
et les trop nombreuses absences nous font toucher du doigt, qu'aujourd'hui, il faut se
contenter des souvenirs que nous ont laissés ces belles réunions si joyeuses. La
Saint-Sylvestre est reléguée à la case : «relique d'un autre temps»...!
Après la fête, mon mari se soumettait à la tradition de
la bénédiction paternelle. En effet, une fois les souhaits échangés, Marie-Paul
demandait à Léo de donner la bénédiction. On se retirait un peu à l'écart et Léo
s'exécutait.

Une autre activité a pris le chemin des
souvenirs. Pour souligner le beau temps de notre retraite, à chaque année, nous prenions
en famille un repas dans un restaurant. Nous allions dans un endroit différent à chaque
fois. Le premier repas avait coïncidé avec les fiançailles de Christiane, à Amqui.
L'ambiance était formidable, les circonstances s'y prêtaient, mais aussi parce qu'on
prenait conscience qu'une page bien remplie était tournée et qu'une vie d'un genre
nouveau s'ouvrait devant nous. Les Auberges du Gouverneur de Rimouski et de Matane nous
ont reçus de même que la Maison Jean-Brillant, à Rimouski. Après le repas, mes
invités, pour ne pas nommer mon mari et les enfants, sont allés dans un bar afin de
continuer à fêter. Moi, bien sagement, je me suis couchée. Le lendemain, j'avais bien
meilleure mine qu'eux...
Je me rappelle aussi le souper au ranch de Carleton. Un
autre que je ne saurais oublier fut pris au Château Champlain, à Montréal.
«L'éclatement des familles» m'a incitée à laisser tomber ces rencontres qui,
pourtant, devaient aider à les cimenter. Mais rigolons un peu et admettons que le ciment
d'aujourd'hui ne vaut pas celui «d'autrefois».
On ne peut faire un retour dans le passé sans rappeler la
fête enfantine que j'organisais à tous les étés pour, uniquement, les petits cousins,
cousines et amis. Ces enfants, devenus adultes, me disent encore tout le plaisir qu'ils
ont à se remémorer ces bons moments de leur enfance.
À côté de tous ces événements vécus au fil des
saisons, il y en a eu de moins agréables qui ont creusé des sillons sur le terrain de la
mémoire. Entre autres, le déménagement forcé de notre maison en 1958, quand la route
195 a été élargie et asphaltée fut affligeant. Comme pour tout le monde, le
gouvernement s'est chargé de toutes les dépenses tout en nous laissant les
désagréments. Notre maison, allongée à trois reprises, était moins solide parce
qu'elle n'avait pas été construite d'un seul bloc. Après le déménagement, elle n'a
jamais été remise au niveau comme avant et depuis, il entre de l'eau dans la cave, ce
qui nous a forcés à installer une pompe pour évacuer l'eau. Pour ajouter aux
désagréments, plusieurs gens ont répandu la rumeur que nous avions donné un pot-de-vin
pour nous faire déménager. En réalité, mon mari a supplié l'ingénieur de prendre du
terrain où il n'y avait pas de bâtiment, soit sur l'autre côté du chemin. Une fois de
plus nous constatons que les jugements faits suivant les apparences ne devraient pas
exister.
La situation de notre maison au carrefour du rang et de la
«grande route» a influencé notre mode de vie et donné une teinte particulière à
notre intimité familiale. Parfois, nous avons vécu des événements qui, sans être
tragiques, n'étaient pas moins courants. Ainsi, nous avons toujours offert avec plaisir
l'hospitalité aux gens en difficulté sur la route.
Une fois entre autres, les enfants du village qui allaient
à l'école à Amqui, n'ont pu aller coucher chez eux parce qu'une forte tempête de neige
avait bloqué la route. L'autobus ne pouvait aller plus loin. Un résident du village,
propriétaire d'une motoneige, Adrien Saint-Laurent, est venu en chercher quelques-uns. Le
lendemain matin, il est revenu avec des provisions et d'autres enfants sont retournés
avec lui.
Le 8 février 1947, ce sont sept hommes, passagers du
«snow» qui ont dû souper à la maison. Je me rappelle précisément de cette date
puisqu'il s'agissait du premier jour où j'ai pu me lever après la naissance de
Marie-Paul. Une fois que les chemins eurent été ouverts à la circulation automobile
pendant l'hiver, il fallait héberger ceux qui se faisaient prendre par la tempête. Les
gens ne prenaient pas toujours la chose aussi légèrement que les quatre hommes, des
agents d'assurances, à qui j'ai donné à souper un certain soir. Ils se dirigeaient vers
Matane, et dans la côte voisine de notre maison, leur voiture s'est embourbée. Le plus
drôle de l'histoire, c'est qu'ils ne pouvaient pas retourner à Amqui, le chemin s'étant
fermé derrière eux. Même si je leur avais prêté des couvertures pour qu'ils puissent
s'installer et dormir au salon, ils ont passé la nuit à jouer aux cartes. C'est bien des
hommes... La circulation a été rétablie très tôt le lendemain matin.
S'est produit le 9 novembre 1989 un
événement que tous, dans la famille, ont pris comme une catastrophe. En effet, le poids
des années affectant aussi les bâtiments, le toit de la grange s'est effondré à la
suite de la première bordée d'une neige fondante et lourde. On ne l'entretenait pas
depuis quelques années, sans s'inquiéter outre
mesure, puisque dans notre subconscient, elle devait durer toujours. C'était
notre monument en hommage à toutes ces années de durs labeurs. Si je regarde cette
mésaventure en philosophe, je dis que cela m'a permis d'acquérir de nouvelles
compétences. J'ai appris à manier un sciotte et à fendre du bois avec un coin. À mon
âge, j'aurais pu me passer de ces nouveaux métiers. Un coparoissien s'était engagé à
démolir et à faire disparaître les déchets en échange du bois qu'il récupérerait.
Confiante, je n'avais pas cru nécessaire de fixer par écrit les termes de notre entente.
Pour lui, cela voulait dire prendre le meilleur et mettre le feu au reste sans même
défaire les pans de murs jetés sur le gazon. J'ai refusé le feu, je suis donc restée
avec les dégâts. C'est seulement en 1994 que j'ai fini de ramasser le vieux bois et de
le rentrer à la cave pour le brûler... et il reste toujours les fondations. Tout cet
ouvrage a été fait à travers les travaux du jardin et des fleurs... et de mes petits
voyages.
Peut-on ajouter un autre fait inusité? Imaginez qu'au
retour de mon voyage, à l'automne de 1993, j'ai trouvé ma maison en désordre. Pendant
qu'on les cherchait ailleurs, des évadés de pénitencier avaient élu domicile chez-moi
peut-être deux jours, peut-être trois, je ne saurais dire On ne m'a pas volé, si ce
n'est ma paire de bottes d'hiver. Ils ont sali beaucoup, surtout par la fumée et la
poudre de l'extincteur. On présume qu'ils ont essayé de chauffer la fournaise. Comme
cela devait être leur première expérience d'une fournaise à bois, ils auraient essayé
d'allumer avec des bardeaux d'asphalte, ce qui a provoqué une fumée épouvantable. Ils
ont utilisé l'extincteur chimique pour éteindre, car la fumée qui sortait de la
cheminée devait être si dense que la peur d'être découverts a dû les faire paniquer.
Les voisins pouvaient croire au feu et venir voir. J'ai bien l'impression qu'ils n'ont pas
trouvé une maison bien accueillante. Les calorifères étaient réglés pour maintenir
une température minimum et j'avais coupé l'eau, comme d'habitude, pour éliminer toute
possibilité de bris. Pour se faire du spaghetti, ils ont dû remplacer l'eau de cuisson
par du Seven-up.
Après avoir alerté la police, le vendredi soir, je suis
restée chez Christiane en attendant que se fassent l'inspection des lieux et la prise
d'empreintes. Cela ne s'est réalisé que le lundi midi à cause d'un manque de personnel
dû au congé de l'Action de grâces.
La police cherchait deux évadés, et si ce n'était des
empreintes retrouvées, j'aurais cru qu'un seul s'était hébergé chez moi puisque je
n'ai lavé qu'une seule assiette et que le lit n'était défait que d'un côté. Quand la
police eut fini son travail, Christiane et Marie-Paul, avec leurs conjoint et conjointe,
sont venus m'aider à nettoyer. J'ai été dédommagée, pour la forme, par les
assurances. Après avoir accueilli beaucoup de visite au cours des cinquante ans où j'ai
habité cette maison, c'était la première fois que j'en avais en mon absence...