Pour finir en beauté, si ce n'est en
longueur, ces propos décousus, je vous ferai le récit de la fête de l'Amitié,
organisée pour mes 80 ans par Christiane, mais à laquelle a collaboré toute la famille.
La fête a été un succès. Christiane a mené rondement tous les préparatifs, étant la
seule présente à Amqui. Une grande salle, sur le bord du lac Matapédia, recevait les
125 personnes qui ont accepté l'invitation à dîner.
Tous, frères, soeurs, beaux-frères et belles-soeurs
étaient présents. Sur les trente-deux neveux et nièces, on déplorait dix absences. Une
cousine maternelle, Gisèle, accompagnée de son frère Guy étaient des nôtres. C'est un
juste retour des choses puisque j'ai déploré toute ma vie d'être privée de la parenté
de ma mère à cause de la distance. Quelques amis aussi nous ont honorés de leur
présence. Gilberte avait imploré tous les saints du Ciel pour pouvoir venir. Elle a
été exaucée. Nos parents de Montréal, même si la plupart étaient déjà venus nous
visiter au mois d'août, ont tenu à revenir. Donc beaucoup de monde était au
rendez-vous. On n'a même pas eu à se donner la peine de faire comme le serviteur de
l'Évangile qui a dû courir les rues et les places publiques pour emplir la salle.
Toute la décoration était bleue, couleur du patrimoine,
créant une ambiance de joie qui disposait tous les coeurs à battre à l'unisson.
Benoît, Rosien et leurs épouses étaient à mes côtés à la table et une belle-soeur,
Fidélia, veuve d'Henri Gagné. Durant le repas, une amie de la famille, Micheline
Archambault, nous a fait apprécier sa belle voix par trois chants que j'avais choisis. Au
dessert, elle s'est exécutée de nouveau avec l'Ave Maria. Ses commentaires à chaque
chant étaient très appropriés. Après le repas, un accordéoniste et un guitariste nous
attendaient pour mettre leur talent à l'épreuve. Plusieurs en ont profité pour se
dégourdir; d'autres utilisaient cette rencontre pour converser et renouer avec le passé,
car autrefois, ils étaient tous voisins, ces neveux et nièces. C'est dans ces occasions
qu'ils peuvent reprendre contact et établir des relations plus suivies. C'est reconnu
aujourd'hui, les liens de parenté se dissolvent... par défaut. Il faut cultiver
l'amitié par tous les moyens. L'amitié apporte de la joie et conduit au bonheur. La
belle température a permis à tous, si tel était leur goût, de marcher au bord du lac
en contemplant les beaux paysages d'automne, si beaux que les dieux de l'Antiquité
auraient pu y faire leur demeure.
En admirant toutes ces beautés que Dieu nous offre si
généreusement, la méditation est facile : «Une belle vie est une pensée de
jeunesse réalisée dans l'âge mûr...!» C'est donc le temps pour vous, jeunes de tout
âge, de vous préparer une retraite agréable en accumulant «amitiés et souvenirs» qui
chasseront ennui et solitude, maladies du vieil âge. Collectionnez les amis que la route
parcourue vous offre généreusement.
J'ai été vraiment touchée par toute cette parenté qui
est venue m'offrir des voeux de longue vie et m'assurer de leur amitié. S'arrête-t-on
parfois à la signification de l'accolade que tous m'ont donnée amicalement...? Elle dit
beaucoup pourtant! Elle est accueil et tendresse. L'être humain a besoin de contact; la
tendresse est le tissu de notre être : nous avons été créés par l'Amour, et
notre nature a besoin d'amour. La vocation de la rose est d'embaumer, celle du coeur est
d'aimer. L'amitié entre deux personnes est l'une des plus belles choses qui existent sur
terre. Aimer et se laisser aimer, voilà le meilleur moyen de s'épanouir.
Un médecin américain disait que l'accolade était une
façon d'améliorer sa santé, de guérir le stress et la dépression, même peut-être
d'aider à vivre plus longtemps. L'accolade apporte une sensation d'amitié, de bonheur et
de jeunesse parce que deux actions se rencontrent : chacun «donne» à l'autre,
chacun «reçoit» de l'autre. Avis aux coeurs blessés, aux coeurs lourds, aux coeurs
égratignés. L'accolade d'un bon ami est le remède tout désigné aux malheureux. Cela
doit faire partie des médecines douces... assurément! Pour clore sur une note plus
sérieuse, je vous dirai que l'amour embellit le monde, l'amour est la lumière qui
révèle la beauté ainsi que la bonté qui existent dans les coeurs. Ce regard porté à
l'intérieur fait voir aussi ce qui est beau et bon dans la nature.
Lorsque j'ai pris la parole au cours du repas, j'avais le
goût de livrer un message. Dans le feu de l'action, j'ai cru l'avoir escamoté. Je vous
en donne maintenant quelques portions :
Je veux dire bien haut, que même si
on fête mes 80 ans, je ne suis pas vieille, car je n'ai pas déserté mon idéal et je
n'ai pas perdu de vue mon étoile qui est accrochée sur la plus haute branche, comme dit
la chanson. Je rêve toujours à de nouveaux projets. Je me retrouve dans mon entourage,
dans la terre que je cultive, dans les arbres que j'ai plantés et dont j'ai vu pousser la
cime vers le ciel. Je me sens encore jeune en mangeant fraises et framboises cueillies
malgré les mouches. C'est tout cela qui me fait croire à la Jeunesse et même à
l'Immortalité : on vit dans tout ce qui nous entoure.
C'est une opinion courante que de
comparer le dernier versant de la vie à la fin des belles années. Là-dessus, j'affirme
le contraire. La «retraite», je ne dis pas «vieillesse», car cela a déjà une
connotation lugubre, est un beau renouveau dans la vie...! C'est l'occasion de garder son
esprit alerte en le cultivant par toutes sortes de lectures. Est vieux celui qui vit de
nostalgie. La vie est comme le va-et-vient des marées, c'est l'image des recommencements
sans fin. Moi, mon imagination est toujours en excursion sur les «ailes du rêve», elle
n'a pas le temps de m'appesantir sur le passé! J'ai réussi à traverser l'océan des
âges, comme dit Lamartine, sans perdre l'enthousiasme de ma jeunesse. Le bonheur n'est
pas d'avoir beaucoup, mais de tendre vers la Beauté, la Gaieté, la Joie et l'Amitié.
La vieillesse rime avec sagesse. Un
proverbe dit : «rester fleur» et se faner ou mourir et «devenir fruit». La retraite
est un retour vers plus de paix et de sérénité. Être heureux, c'est habiter son
royaume intérieur et y propulser des élans d'amour et de générosité. C'est nourrir un
«brasier» pétillant d'étincelles qui enflamme la mémoire et éclaire la route. Entre
le soir de sa vie et l'aube rayonnante du Ciel, il est possible de garder un coin de
lumière dans son coeur. Pour faire contre poids à la vieillesse, chantons un hymne à la
jeunesse :
On a beau changer de ville
C'est toujours le même coeur
Qui bat dans notre poitrine,
Le même coeur qu'autrefois.
Cette neige d'aujourd'hui
C'est la même que naguère
Le même coeur, je vous dis
De cet enfant que j'étais.
Cette souffrance de l'âme
Cette blessure du coeur,
Oui c'est la même douleur
Devant la fuite du temps
Le même enfant, je vous dis
Avec la même tendresse
On a beau changer de ville
On n'oublie jamais sa jeunesse. (André
Daigneault)
J'ai reçu plusieurs cadeaux. C'est dans l'ordre que
plusieurs aiment souligner «concrètement» leurs bons sentiments. Je vous dis un mot de
celui de Léonard, vu son originalité. Il a fait un montage du numéro 247, du journal Le
Devoir, paru le jour de ma naissance. Ce montage est laminé sur une plaque de 16
pouces par 22 pouces. Tout mon entourage sait que c'est mon journal de prédilection.
Comme la guerre était commencée depuis un mois, la «Une» de ce numéro était :
«L'Allemagne se prépare à envahir l'Angleterre». Même si, en 1914, le Canada n'avait
que 7,5 millions d'habitants, 45 000 personnes s'étaient déjà portées volontaires
en dedans de cinq semaines. Les 3 et 4 octobre, plus de 33 000 Canadiens partaient
à bord de trente-trois navires en direction de l'Angleterre.
Fondé par Henri Bourassa, grand tribun devant l'Éternel,
Le Devoir en était à sa cinquième année. Le Devoir du temps se vendait deux gros sous
noirs. Si vous désirez d'autres informations, vous les trouverez aux Archives nationales,
à Montréal...!
Parmi les cartes reçues, j'en relèverai une, entre
autres, celle de Lison. C'est une scène de printemps : un pommier en fleurs, que
tout le monde aime admirer. Le texte inscrit à l'intérieur est très particulier :
«Le parfum que les fleurs commencent à répandre, c'est la gloire, la louange que
l'arbre envoie à l'Éternel; il est couvert d'insectes bourdonnants qui composent des
psaumes et que l'arbre chante pour le Seigneur...» En plus, Lison a ajouté un petit
poème de son cru, qui cadre bien avec le printemps, même si je suis née en automne.
Malgré l'automne bien présent,
J'ai choisi pour vous le printemps...
Car j'ai souvent l'impression, en vous regardant,
Qu'il vous habite continuellement!
Vous dégagez un amour de la vie et une énergie
Que l'on croit souvent réservés aux tout-petits...
Je lève mon chapeau à vos 80 printemps
Que vous savez porter si allégrement!
Et je vous souhaite de tout coeur
L'Éternité de ce printemps intérieur... (Lison)
J'ajoute une pensée du curé d'Ars qui cadre bien avec
les propos de Lison: «C'est toujours le printemps dans une âme unie à Dieu.»
J'adore la poésie, mais je me contente de celle des
autres. La poésie est la lumière dans les mots de tous les jours et elle dit des moments
d'éternité. Les sentiments du coeur s'expriment dans toutes les langues et à toutes les
époques... C'est cela l'éternité!
La fin de l'après-midi a vu le départ de plusieurs
invités. Un noyau s'est formé autour d'une table et tout en dégustant quelques verres
de vin, chacun fouillait sa mémoire pour mettre à jour quelques souvenirs de nos
rencontres antérieures. C'est tout calmement que prit fin cette journée ensoleillée
toute empreinte de cette douceur d'un beau jour d'automne.
Mais les beaux jours d'automne sont toujours suivis de
jours sombres et venteux. Et, en accord avec la couleur du temps, je vous transmets ce
poème d'un auteur déjà cité, André Daigneault.
La tempête
Il fait froid dans mon coeur et la neige frissonne
Nous gèlerons sur place si l'Amour ne vient pas
Que tombent sur ma vie des flocons de tendresse
L'espérance est durcie au fond de ma jeunesse
Soufflez, soufflez froidure dedans mon octantaine
Le vent pleure ce soir dans l'hiver qui chavire
Mais je rêve toujours d'un printemps dans mes veines
Comme un buisson ardent dans un désert de rires.
Au moment d'écrire ces lignes, il vente, il neige, un
gros brouillard m'empêche de voir la route. C'est vraiment la solitude dans toute sa
crudité. Oh! demain le soleil reviendra, et mes pensées seront moins frileuses parce
que, de mon étoile, brille toujours l'Espérance.
