Gilberte, née le 15 mai 1917, fut la
première à naître à Saint-Samuel, qu'on nomme aujourd'hui Lac-Drolet. Elle a été
précoce en ce sens qu'elle a parlé et marché très jeune. Elle était fragile; maux
d'oreilles, grippes, inflammations des poumons ont été son lot dans sa prime enfance.
Plus tard, elle connut aussi la coqueluche et la rougeole. Elle manqua souvent l'école,
dû à tous les bobos de son âge. Elle aimait l'étude et était une élève docile,
aimée de ses maîtresses. Elle a conservé une lettre, datée de décembre 1925, d'une
institutrice qui nous dit toute la considération qu'elle éprouve pour Gilberte. Lisez,
plutôt :
«Ma bonne Gilberte,
Je suis bien peinée d'apprendre votre rechute. Depuis
si longtemps vous êtes malade. Courage, ma bonne enfant, profitez de ces moments de
sacrifice pour amasser des mérites sans nombre. Le divin Maître compte tout, la moindre
souffrance. Vos compagnes de classe et moi, nous prierons pour votre prompt
rétablissement. Pensez à nous, vous aussi dans vos prières. Au revoir!
À vous, mes voeux sincères de Sainte Année.
Votre maîtresse,
Jeanne Duplin»
Prenons note que l'institutrice qui écrivait cette lettre
s'adressait à une enfant de 8 ans et ne la tutoyait pas. Le respect dû aux personnes
était pour tous les âges. Cela est une grande perte pour l'éducation des jeunes ce
tutoiement généralisé d'aujourd'hui.
Gilberte n'a pas connu la petite école de rang comme
Adrienne et moi. La famille a quitté Saint-Samuel juste à temps pour l'empêcher de
connaître cette épreuve de faire deux milles à pied, matin et soir, avec notre petite
chaudière de beurrées (dans le temps, le mot «sandwich» n'était pas arrivé dans le
rang). Ayant quitté Magog à l'âge de 13 ans, elle n'a pas eu, non plus, à connaître
le travail en usine. La loi ne permettait pas que les jeunes puissent travailler avant
l'âge de 14 ans, c'est la raison pour laquelle Adrienne n'a travaillé à la «Textile»
que quelques semaines avant notre départ pour la Vallée.
C'est donc à 13 ans, qu'elle fait connaissance avec la
campagne, à titre de résidente permanente. Les impressions qu'elle a conservées de
cette nouvelle vie ne sont ni tristes, ni moroses. Pas d'école, s'amuser à volonté, à
13 ans, c'est le beau temps. Puis, l'adolescente qu'elle est vite devenue a attiré des
amis nombreux, charmants et assidus. C'était déjà la vie adulte, l'adolescence était
supprimée par les nécessités de la vie; quand on n'allait plus à l'école, on était
une grande personne qui avait droit de sortir et de recevoir ses cavaliers, même à 14
ans, même si le cavalier approchait 30 ans...!
Gilberte a fait une vie de jeunesse agréable. Elle aimait
danser, sortir, et goûtait le plaisir que procuraient toutes ces rencontres. Mais la
maladie est venue arrêter cette course aux plaisirs. À 16 ans, elle a fait un long
séjour à l'hôpital, car on la croyait tuberculeuse. Elle s'en est cependant tirée avec
une appendicectomie et, en plus, la crainte de devenir réellement une tuberculeuse,
puisqu'elle avait été placée avec ce type de malades. Une compagne de séjour avait
gardé un bon souvenir puisqu'elles se sont échangé quelques lettres. En voici un
échantillon :
«Rimouski, le 15 mai.
Chère petite Gilberte,
Je ne serais pas ta petite amie, si je laissais passer
inaperçue le jour de ta fête. Bonne et joyeuse fête, ma chère. Que ta 17e
année soit la plus heureuse de ta vie. Je désire que ta santé s'améliore de jour en
jour. En effet, la convalescence a été longue.
Que puis-je te souhaiter de plus, si ce n'est de
toujours faire la volonté de Dieu dans toutes les épreuves que tu rencontreras sur la
route, car il est impossible de nous soustraire aux souffrances sur cette terre. Tu as
déjà senti le poids de la croix, mais tu ne t'es pas découragée; tu seras
récompensée un beau jour, je te le souhaite.
Prie bien la Vierge, surtout durant ce beau mois de
mai. Ne m'oublie pas, ma bonne Gilberte et moi, je te garderai mon meilleur souvenir.
Jeannette Cyr»
La convalescence a été longue, mais quand on est jeune,
on relève les défis et, plein d'espoir, on voit reluire le soleil de nouveau.
Ce rayon de soleil est apparu dans la personne de Louis
Saint-Laurent, jeune homme honnête, cultivateur de son métier, sept ans plus vieux
qu'elle et demeurant à Baie-des-Sables. C'est à l'occasion d'un voyage que Gilberte fit
dans cette paroisse qu'ils se sont connus. La correspondance leur a permis de se
connaître mieux sans se voir souvent.
La publication des bans a été toute une révélation
pour ses amies intimes à qui elle n'avait soufflé mot de ses fréquentations avec un
étranger. Son mariage a été des plus simples à cause de la maladie d'Adrienne. Ils se
sont mariés le 27 septembre 1939. N'étant pas venue au mariage, je n'ai donc rien à
ajouter sur cet événement.
Gilberte et Louis ont formé un couple bien assorti,
goûtant un bonheur ordinaire, chacun faisant sa part pour faire marcher la besogne. Il a
abandonné la culture quinze ans après leur mariage. Son frère, qui était entrepreneur
en construction, lui donna du travail, mais cela l'obligeait à vivre loin de sa famille.
L'ennui l'a poussé à revenir cultiver. Il lui manquait la musique que jouait Gilberte;
celle-ci, pourtant, n'était pas une professionnelle. Sans jamais avoir reçu de leçons,
elle touchait le piano, l'accordéon et le violon. Plus tard, ils se sont procurés un
orgue portatif. Malheureusement, après la mort de son fils Ghislain, elle n'a plus
touché à aucun instrument. «L'inspiration ne me vient plus» dit-elle. De leur
union, sont nés trois fils auxquels est venue s'ajouter une petite orpheline, France,
née le 12 juin 1964 et adoptée en 1966.
- Raymond est né le 23 novembre 1940. Il
servit quelque temps dans la marine, mais la plus grande partie de sa vie s'est passée
avec Québec-Air. Il s'est marié à Ghislaine Brisson en février 1964. Diane, née le 31
décembre 1964, et Benoît, né le 25 février 1969, sont leurs deux enfants. Ils sont
établis à Montréal depuis nombre d'années, mais ils ont aussi vécu à Sept-Îles.
Diane a une fille, née le 12 février 1991 et prénommée Valérie.
- Gilles, le deuxième garçon de
Gilberte, est né le 14 décembre 1943. Après avoir fait son cours classique au
Séminaire de Rimouski, il a enseigné avant d'agir comme directeur d'un hôpital dans le
Grand Nord. Depuis longtemps, il travaille pour le gouvernement provincial. En
conséquence, sa résidence a souvent été localisée à Québec. À la joie de
plusieurs, en commençant par sa mère, il a été transféré à Rimouski en 1990. Marié
à Francine Sauvé depuis le 10 décembre 1979, ils ont deux enfants : Geneviève,
née le 4 avril 1980 et Simon, le 9 mars 1983.
- Ghislain, le troisième enfant, né le
10 octobre 1949, a eu une enfance difficile à cause d'allergies qu'il faisait. Les
médicaments ont eu raison de ce handicap. Jeune homme, il a subi un accident de motoneige
qui, heureusement, ne lui a laissé aucune séquelle. Il a toujours travaillé dans un
aéroport, pour Québec-Air et, par la suite, pour la compagnie qui a pris la relève. Il
s'est marié à Georgette Ratté le 5 septembre 1975. Ils ont eu deux enfants, des
jumeaux, nés le 24 mars 1978, et baptisés sous les prénoms de François et Roger.
La chance ne l'a pas favorisé. Il est mort d'un cancer,
à 42 ans, le 24 avril 1990. Sa femme continue d'habiter à Gaspé, puisqu'elle y est
propriétaire et que son travail s'y trouve.
Et qu'est devenu Louis, au fil des ans...? Il a eu la joie
de voir ses fils prendre leur place dans la vie et détenir de bonnes positions puis, a
dû s'incliner devant un cancer. Il est mort le 11 novembre 1970, à l'âge de 60 ans.
L'épreuve a été très dure pour Gilberte. Bien que le sachant condamné, elle ne
s'était pas préparée à l'idée que la mort était proche. Même malade, il est mort
par accident. Dans l'après-midi, il est parti pour un tour de chasse et il n'est jamais
revenu. Le soir, c'est le curé qui est venu à la maison. En voyant celui-ci, elle a su
ce que cela voulait dire. L'état de surprise unit à la douleur est plus désastreux
qu'une mort dans un lit d'hôpital. Ce fut une nuit tragique, sans aucun sommeil. La
petite France a subi, elle aussi, un choc émotif qui lui a laissé des séquelles pour
plusieurs années. Heureusement, aujourd'hui, France est en bonne santé et, au moment
d'écrire ces lignes, elle étudie, depuis trois ans, à l'Université Laval, en
ethnographie, section folklore. Elle a beaucoup de talent pour l'étude. Elle est très
aimée de la famille et elle le leur rend bien.

Gilberte n'avait jamais été très forte. Maintenant qu'elle
n'est plus jeune, sa santé s'est encore détériorée. Au fil des ans, dû à sa
fragilité, ses os ont subi quelques fractures. Cependant, elle persiste à rester seule
dans sa maison et sort très rarement.
Sa petite maison respire la discipline, la propreté et la
sobriété. Plutôt que de s'entourer d'une multitude de gadgets de la vie moderne, elle
égaie ses lieux d'une multitude de plantes qui rendent jaloux tous les amants de la
nature. Ayant choisi de s'installer dans un rythme de vie réglé comme une horloge, elle
déteste l'inconnu.
C'était toujours une grande fête pour tous les jeunes de
se rendre à Baie-des-Sables. Ils y trouvaient l'occasion entre autres d'accéder au
fleuve. Le village était pittoresque avec son quai de bois souvent couvert de crapauds de
mer laids et puants. Des goélettes venaient y faire le plein de bois. En été, on y
trouvait toujours quelques barques de pêcheurs de morue qui vendaient leurs poissons
sanguinolents pour quelques sous. Gilles et Ghislain y ont initié bien des cousins à la
pêche de la plie et de l'éperlan. Ils devaient surtout trouver un malin plaisir à les
initier au maniement du ver de mer utilisé pour appâter la demi-douzaine d'hameçons
qu'on accrochait à la ligne de bambou. Il faut savoir que, sans les précautions d'usage,
tenter d'accrocher un ver de mer à l'hameçon est de nature à rebuter même les plus
durs. Imaginez à quoi pouvait s'attendre un cousin un peu curieux qui avait du mal à se
servir du vulgaire ver de terre!
Le 2 janvier 1992, ma famille et moi sommes tous allés
lui offrir nos voeux pour la nouvelle année. C'était la première fois depuis son
mariage, qu'elle voyait des Arguin chez elle, le Jour de l'An. En hiver, avant que les
chemins soient ouverts à la circulation automobile, il était pratiquement impensable
d'aller à Baie-des-Sables. Cette visite a comblé tout le monde de plaisir. Nous étions
heureux de rencontrer France qui n'était pas encore partie pour Québec. Plusieurs
d'entre nous ne l'avaient pas vue depuis longtemps.