Adrienne est née le 19 février 1916.
Plutôt brune avec des yeux bleus, maigre mais en santé, elle a passé à travers la
grippe espagnole sans l'attraper. Elle avait donc beaucoup de potentiel.
À Saint-Tharsicius, il y avait peu de choses pour
accaparer ses énergies et, ce qui devait arriver, arriva... N'ayant pas encore 16 ans,
elle tomba en amour. Tout naturellement, le 30 août 1933, avant ses 18 ans, elle se maria
avec Johnny Keable, un garçon de 22 ans du voisinage. Pas besoin d'aller loin chercher
femme quand il y en a, si proche.
Pour quelques-uns, je vais remuer de vieux souvenirs, mais
pour la plupart, je leur apprendrai comment se passaient les noces durant la crise de
1930.
Il y avait une coutume qui relevait plus de la pauvreté
que de la tradition. La légende voulait que, lorsqu'une fille était demandée en
mariage, le père réponde : «Je te la donne, mais je n'ai pas d'argent pour
l'habiller. Prends-la telle qu'elle est.»
Le fiancé d'Adrienne n'a pas voulu passer outre à cette mode, bien que
plusieurs ne se mêlaient pas de la toilette de la mariée. Cela remplaçait le cadeau du
marié à sa jeune épouse. Johnny a donc acheté la robe du «Jour», de couleur grise,
de même que celle du «Soir», qui était beige. Il était fier de ses achats. Adrienne
était belle mariée!
L'heure réglementaire pour un mariage était 8 heures 30.
Plus tard, le mariage coûtait plus cher. Le premier repas se prenait habituellement chez
les parents de la mariée. On combinait le déjeuner au dîner puisque les mariés
étaient restés à jeun pour communier à leur mariage. Pour le souper, on se rendait
chez le père du marié. Tous les voisins étaient invités. Il ne fallait pas compter sur
la parenté pour emplir la maison parce que très souvent, elle était trop éloignée. La
majorité des gens étaient des exilés comme nous.
Le souper durait toujours assez longtemps parce qu'il
fallait donner à manger à plusieurs tablées. Il n'y avait pas de salle à manger et la
cuisine n'était pas toujours grande. Après le souper, on sortait les tables dehors. Par
la suite, tout autour de la pièce, on installait des planches, supportées par des
bûches de bois, qu'on avait soin de recouvrir de couvertures pour pouvoir les utiliser en
guise de bancs. Et là, la danse pouvait commencer...
Il y avait du violon et de la musique à bouche. Le
meilleur violon du rang était Armand Lebrun, beau chanteur en plus. J'ai oublié celui
qui jouait de la musique à bouche. Johnny en jouait souvent, mais il n'a pas dû jouer ce
soir-là. Il n'y avait pas d'accordéoniste dans nos parages. Ils sont venus un peu plus
tard, de même que pour les guitaristes. Arthur Théberge et Léo Desrosiers faisaient
aussi danser sur leur violon. À l'occasion, Camille Charest jouait de la musique à
bouche. C'étaient les quadrilles qui se dansaient, danse inconnue dans les Cantons de
l'Est. Deux couples à la fois, ce qu'on appelait le quadrille simple et quatre couples
quand la cuisine était assez grande. Il y avait un animateur qu'on appelait le conducteur
de veillée; à une noce, c'était le garçon d'honneur.
À l'occasion, il pouvait y avoir un «calleur» qui
dirigeait les «sets carrés». Il annonçait ce que les danseurs devaient exécuter au
fur et à mesure que la danse avançait. Sans doute parce que cette danse originait des
États-Unis, le «calleur» disait toujours en anglais ce qu'il annonçait avant de le
traduire en français. Comme «calleur», je n'ai connu que mon oncle Arthur. Après avoir
appris l'anglais, je me suis demandé si un anglophone aurait pu suivre mon oncle à la
danse!... Être un bon «calleur» est une profession qui a ses exigences. Tout ce qui est
annoncé doit être dit sur un ton chantant en suivant la musique. Les plus expérimentés
chantaient pour ajouter à l'ambiance : « Ote ta capine, pis swingne la mandoline -
Ote ton jupon, pis swingne la Madelon». Les plus gaillards allaient jusqu'à
chanter : «Swingne la baquaise dans le fond de la boîte à bois». Comme le dit la
chanson, «te souviens-tu grand-père, ça se passait de même dans le bon vieux
temps».
Comme la majorité des invités étaient jeunes, les
veillées duraient longtemps. Mais, à un moment donné, les mariés disparaissaient.
Johnny et Adrienne avaient accepté l'hospitalité de Ludger Lapierre. Étant encore
célibataire, prêter sa chambre pour une nuit ne le dérangeait aucunement. De
toute façon, personne ne s'est couché
cette nuit-là, pas plus Ludger que les autres. On ne voulait pas manquer le lever de la
mariée. Nous étions une dizaine à nous y rendre à 5 heures du matin. La pauvre, elle
se serait bien passée de ces bruyants visiteurs. On a toutes les audaces quand on est
jeune d'autant plus que mon oncle Arthur faisait partie des envahisseurs et qu'il n'y en
avait pas comme lui pour oser aller trop loin. On se fiche de la fatigue de la mariée et
de la susceptibilité du mari. Les voyages de noces ont fait perdre cette coutume qui
n'était pas toujours appréciée, loin de là.
Les nouveaux mariés commençaient leur vie conjugale dans
des conditions déplorables : en pleine crise, sur un lot qui avait déjà été
bûché. Un «campe» avait été bâti avant leur mariage; ils avaient un toit,
l'essentiel comme ameublement et une vache.
Adrienne est devenue enceinte avant ses 18 ans :
Marielle est née le 30 août 1934. Lorsqu'elle était enceinte, je la revois, comme si
c'était hier, arriver à la maison avec la traite de sa vache; la chaudière n'était pas
pleine. Il va sans dire que les vaches des colons ne donnaient pas le rendement des vaches
d'aujourd'hui. Son mari avait-il déjà trait une vache? Il est bien possible que non...
Autrefois, ils n'étaient pas rares les hommes qui n'avaient jamais touché un trayon de
vache. C'était l'ouvrage des femmes de s'occuper de l'étable et des animaux, au même
titre que laver la vaisselle.
Le deuxième enfant, Denis, est né en septembre 1936.
Comme j'étais à Montréal depuis janvier 1936, je ne puis rien dire des faits et gestes
de la petite famille. Je sais qu'ils ont passé l'hiver 1936-1937 chez les beaux-parents
Keable, maison où deux membres de la famille étaient morts de la tuberculose.
Le couple, ayant peu d'argent, n'achetait que l'essentiel;
les fruits et les légumes étaient rares. Adrienne eut à subir un régime alimentaire
déficient. La faiblesse aidant, le rhume et la grippe n'en finissaient plus. Son état
annonçait des poumons mal en point. Un examen aux rayons-x a confirmé le diagnostic du
médecin. Son sort était fixé, elle était tuberculeuse. Comment a-t-elle accepté ce
terrible verdict? On dit que les grandes douleurs sont muettes... Au printemps, ils sont
retournés dans leur petite maison. Les jours devaient être bien sombres, malgré le
soleil printanier. L'apparition des bourgeons et de la verdure de l'herbe peut ranimer
l'espoir, mais n'est d'aucun secours pour un estomac sous-alimenté. À l'automne 1937,
elle allait souvent à la maison, m'a-t-on dit, avec ses enfants qu'elle installait dans
un petit traîneau. C'est ce qu'elle fit aussi longtemps qu'elle eut la force de tirer le
traîneau, car la côte du «5» était raide à monter. Mes parents savaient qu'un bon
repas en leur compagnie était un réconfort pour elle. Ils finirent par lui offrir de
venir s'installer chez eux. Elle a accepté; sa maladie commandait sa conduite. C'était
la meilleure solution pour ses enfants. Maman se chargeait d'une grande responsabilité.
Elle ne s'est pas arrêtée aux conséquences; une enfant était dans le besoin, le coeur
a parlé avant la raison.
Adrienne était déjà contagieuse. Maman a dû prendre
toutes les précautions nécessaires afin que personne ne soit contaminé. Le linge et la
vaisselle de la malade étaient lavés séparément. La porte de sa chambre était munie
d'un moustiquaire et on n'en dépassait pas le seuil, sauf maman qui, seule, prenait soin
d'Adrienne. Les enfants regardaient leur mère de loin. Ces précautions ont porté fruit
puisque aucun autre dans le famille n'a été atteint de cette maladie.
Mais pour Adrienne, quel martyr...! Faire une vie de
recluse, tuberculose oblige... Ne plus pouvoir approcher ses enfants, ne plus presser son
bébé sur son coeur et aussi, imposer une telle charge à sa mère. Entre temps, elle fit
un séjour chez les tuberculeux, à Rimouski. En 1938, je suis allée la voir à
l'hôpital et elle est revenue à la maison avec moi. «Tant qu'à ne pas guérir,
dit-elle, je veux au moins vivre avec mes enfants.»
Malgré sa maladie, qu'on croyait avancée, elle a fait à
pied le trajet de l'hôpital jusqu'au coin Michaud Notre-Dame, chez madame Lepage, cousine
de son mari. Au retour, les installations, les procédures et les règlements mis en place
au début de sa maladie sont réapparus dans la maison afin d'éviter que la contagion ne
se propage. Les enfants, Marielle et Denis, qui s'étaient ennuyés de leur mère,
trouvaient dur d'être tenus loin de sa chambre.
Moi, je suis retournée à Montréal le 23 août 1938,
sachant bien que je ne la reverrais pas. Et elle le savait tout autant. Elle acceptait
difficilement de mourir si jeune, en laissant deux orphelins. Gilberte s'étant mariée
quelques semaines avant sa mort, elle a donc revécu son propre mariage. Le film de sa
courte vie lui a fait voir que tous les espoirs sont permis, mais qu'ils ne se réalisent
pas tous. Une allait vers le bonheur, entrevu à travers les voiles de l'Amour, l'autre
était en face d'une mort prochaine. Le Ciel l'attendait, mais après quelles tortures
morales... Le prêtre qui avait béni le mariage a déjeuné avec tous les invités qui ne
devaient pas être nombreux dans les circonstances. Il l'a encouragée avec tout son
ascendant de prêtre, mais que dire à une jeune maman devant la mort...? Les mots
viennent difficilement... Que dire à une jeune fleur qui ne demande qu'à vivre et qui
sera fauchée avant même de s'être épanouie...? Le Ciel, c'est beau, mais quand on est
attachée à la Terre par toutes les fibres de son corps, quelles déchirures...! Ce n'est
qu'après avoir obtenu de maman la promesse qu'elle élèverait ses enfants, qu'Adrienne
s'est résignée à dire oui au Destin. Il est des combats qu'on pourrait qualifier de
surhumains, tant ils dépassent notre imagination. Mais la Foi, ce recours à Dieu dans
les grandes épreuves, est une force qui aide à accepter la Volonté divine. Le 7
novembre 1939, elle s'est éteinte tout doucement, comme elle avait vécu, sans faire de
bruit. Elle a laissé peu de souvenirs d'elle. J'ai conservé une lettre qu'elle m'a
écrite en août, donc peu avant sa mort. Je veux bien la mettre au dossier de sa courte
histoire.
«Ma chère Germaine,
Tu me demandes comment je passe mon temps. Bien triste
quand je pense que je suis ici à nuire. Bien des fois, les petits garçons aimeraient
faire des veillées et je ne suis pas capable d'endurer cela. Depuis 15 jours, j'ai
affaibli un peu; j'ai arrêté de boire des oeufs. J'étais écoeurée. Je me suis fait
faire une chaise de malade pour passer les journées dehors. Et quand je l'ai eue, j'avais
les jambes trop molles pour sortir.
J'ai écrit au «San» pour avoir ma place et quand
j'ai eu la réponse, je n'étais plus capable de faire le voyage. Je trouve la vie bien
longue. Avoir de l'argent toujours pour se contenter de friandises!... On aurait cela pour
se désennuyer, quand on peut pas faire d'autre chose.
Tu demandes si Laurier et Armand font encore les
frais? Ils sont toujours pareils : je pense qu'ils «rempirent». Si tu entendais parler
Armand pour les filles, tu rirais. Il fait le grand plus que les petits gars (1). Tu dis que quand tu seras ici, ils n'auront pas besoin de
gardienne. Il faudrait bien que tu viennes garder pour les noces à Gilberte; parce qu'ils
commencent déjà à en parler. Ils ne veulent pas garder personne.
Je te dis que Marielle a hâte de te voir. Tu vas
trouver qu'elle est bien malcommode; elle a grandi beaucoup. Je pensais pouvoir t'écrire
plus long, mais j'ai eu mal à la main et cela me fatigue. De ta soeur qui a hâte de te
voir.
Adrienne»
Maman a tenu sa promesse. Pouvait-il en être autrement?
C'était leur «chez-eux» depuis deux ans. Les enfants ont été très affectés par la
perte de leur mère de qui ils avaient eu si peu. La «grand'mère» a toujours le tort
d'être plus vieille que la chère maman disparue, ce qui pose des problèmes reliés aux
conflits de génération. Après avoir eu neuf enfants dans des conditions souvent
pénibles, maman avait accepté une lourde tâche qui, parfois, a dû être au-dessus de
ses réserves de patience et d'affection.
Les enfants ont grandi sans voir leur père très souvent.
Johnny s'est remarié avec Délima Dumont et ils ont eu plusieurs enfants. Après avoir
vécu quelques années à Rimouski, ils ont déménagé en banlieue de Montréal. Johnny
est mort à 70 ans, le 12 septembre 1981 et Délima, en 1994, est toujours vivante.
La fille d'Adrienne, Marielle, très
jeune elle aussi, a uni sa destinée à Guy Saucier, de Val-Brillant, le 18 août 1952. Le
couple a demeuré quelques années à Saint-Noël. Voyant l'avenir sans horizon, ils ont
déménagé à Montréal. Guy a travaillé à l'hôpital Louis-Hippolyte-Lafontaine
jusqu'en octobre 1991. Il a pris une retraite bien méritée à 60 ans. Marielle, depuis
l'adolescence de ses enfants, travaille à l'hôpital Saint-Luc. Ils sont propriétaires
à Pointe-aux-Trembles et possèdent aussi un chalet à Rawdon. De cette union sont nés
trois enfants dont voici les noms :
- Louise, née le 3 janvier 1954, est mariée à Michel Di
Pasquale (10 février 1954). Ils ont eu à leur tour deux enfants : Patricia (15
octobre 1977) et Hugo (18 mai 1981).
- Michel, né le 28 août 1958, s'est marié le 26 juillet
1980, à Danielle Proulx (26 juin 1960). Leurs deux enfants sont : Isabelle (30
juillet 1987) et Philippe (17 novembre 1992).
- Suzie, née le 23 mai 1963, était mariée à Normand
Tessier. Elle a une fille, Élodie, née le 29 mai 1993.
Nous connaissons peu de choses de Denis,
deuxième enfant d'Adrienne. Il a quitté la famille à l'âge de 16 ans et n'a plus
redonné de nouvelles à ses grands-parents. Il a demeuré à l'extérieur du Québec
ainsi qu'à Montréal. Trois enfants sont nés de son mariage avec une anglophone
unilingue. Depuis longtemps, ils sont divorcés. Comme métier, il était serveur dans les
hôtels. À ma connaissance, Marielle n'a pas reçu de ses nouvelles depuis longtemps. Il
n'est revenu à Saint-Tharsicius qu'une seule fois.
Quant à Marielle, elle a toujours été en contact
étroit avec ses origines et ne manque pas une occasion pour visiter la parenté de la
Vallée. Son mari étant de la région, les deux y trouvent intérêt.
Avant de clore ce chapitre sur Adrienne, je veux y
insérer ce poème sur le «Souvenir» :
Nous avons écrit ton nom dans le sable,
Mais la vague l'a effacé;
Nous avons gravé ton nom sur un arbre,
Mais l'écorce est tombée;
Nous avons incrusté ton nom dans le marbre,
Mais la pierre a cassé;
Nous avons enfoui ton nom dans nos coeurs
Et le temps l'a gardé.