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East Angus |
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Notre déménagement a été fixé pour
juin; on était en 1923. C'est Anselme Faucher, ancien résident de Saint-Ludger qui s'est
chargé de transporter toute la marmaille dans une «Ford» qui n'allait pas vite et qui
s'est même permise d'arrêter dans une côte. Tous sont sortis de la voiture, et nous
sommes allés chez le premier voisin en attendant le garagiste. J'avais été malade dans
le train et maintenant, je l'étais aussi en «machine». Je n'aurais jamais cru devenir
une grande voyageuse en vivant mes premières expériences...
L'automne venu, mon père fut embauché au moulin.
C'était un travail très épuisant, effectué en rotation. Quand son tour arrivait de
faire le quart de nuit, il manquait davantage de sommeil puisque, le jour, les jeunes
tapageaient sans comprendre qu'il fallait laisser du repos à leur père. On allait lui
porter son dîner ou son souper, tout dépendait, quand cela nous était possible. J'avais
une peur noire quand je me frayais un chemin à travers toutes les machines du moulin. Il
a travaillé dans deux départements différents. À son dernier poste, il a été témoin
d'un accident impliquant son compagnon. Leur tâche consistait à laver des chaudières
remplies de pâte brûlante, mais seulement à un signal donné. Par erreur, le compagnon
a ouvert la mauvaise chaudière; elle bouillait avec une forte pression. Ce dernier a
été sérieusement brûlé, sans toutefois en mourir. Ces chaudières étaient de grandes
tours de fer qui pouvaient avoir vingt-cinq pieds de haut et dix pieds de diamètre. La
porte de cinq pieds de diamètre, ouvrant sur le côté, permettait d'introduire un boyau
de gros calibre que l'on devait bien contrôler. La pression de l'eau permettait alors à
la pâte de s'échapper. Le plancher était à claire voie; c'est ainsi que la pâte
descendait au sous-sol pour d'autres transformations. Ici se terminent mes connaissances
industrielles... Cet emploi forçait les travailleurs à être continuellement dans l'eau
ce qui ne convenait aucunement à une personne prédisposée aux rhumatismes. Finalement,
mon père a été obligé de changer de travail, son état de santé de lui permettant pas
de continuer; j'y reviendrai.
Faisons connaissance avec East Angus et la vie qu'on y
menait. Petite ville traversée par la rivière Saint-François, elle est située à six
milles de Cookshire et à dix-sept de Sherbrooke. Ce qu'on appelait «l'autre bord de la
rivière» était surtout anglais. Il ne faut pas oublier que nous sommes en 1923, dans
les Cantons de l'Est, colonisés surtout par les Loyalistes des États-Unis qui n'avaient
pas accepté l'indépendance des colonies américaines en 1776. C'était un peu comme nos
anglophones d'aujourd'hui, qui ont déménagé quand ils ont eu peur de René Lévesque et
de sa séparation.
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Comme à Sherbrooke, il y a beaucoup de
côtes à tel point qu'un pont très long a été construit, enjambant toutes les
installations de la compagnie Domtar en plus de la rivière. Celle-ci est assez grosse
pour que la compagnie puisse construire un barrage afin de fabriquer l'électricité
nécessaire à ses opérations. Pour descendre aux différents édifices de la Domtar, il
fallait emprunter un escalier d'une longueur démesurée à mes yeux d'enfant.
Heureusement, une route facile nous permettait de descendre la côte sans danger.
Comme édifices importants, on peut mentionner un couvent
de brique, dirigé par les Soeurs des Saints-Noms de Jésus et de Marie, de même qu'un
gros collège.Même si je ne peux avancer de chiffres, la population n'était pas très
nombreuse, toutefois, comme les enfants étaient à la mode, il y en avait beaucoup. La
commission scolaire manquait d'espace, surtout pour les filles qui prolongeaient leurs
études plus que les garçons. On avait installé des classes dans la vieille église.
Notre église, puisqu'elle était neuve, avait fière
allure. On n'avait rien économisé pour l'avoir belle, si bien que beaucoup disaient
qu'East Angus n'avait pas les moyens d'une telle église.
Le Bureau de poste était au centre d'un parc où avait
été érigé un monument aux soldats disparus avec, à quelques pas, le canon obligé,
relique de guerre. Avec le recul des années, je puis dire que j'ai rarement vu un bureau
de poste dans un si beau décor. Les trains arrêtaient aussi; les voyageurs jouissaient
d'une gare confortable : une salle pour les hommes et une salle pour les femmes,
comme le voulait l'usage du temps. De notre côté de la rivière, existait aussi un
édifice public appartenant aux Protestants pour leur «meeting» que nous, dans notre
ignorance, on nommait «mitenne». Notre oreille n'était pas encore exercée à
l'anglais.
Notre petite ville d'adoption n'était pas très
développée; on était entouré de champs en culture. Il s'y trouvait même une petite
étable où nous avons pu garder une vache et nous avions accès à suffisamment de
terrain pour faire un jardin. De plus, nous étions gratifiés de grands champs de
framboises; les fraises se cueillaient le long du chemin de fer. Pour nous, c'était la
campagne, une aubaine, quoi! Cette ambiance rurale a minimisé les séquelles du
déménagement. Moi, qui avais 8 ans, le déracinement m'a marquée plus que les autres.
J'ai refusé de manger du pain de ville. Maman a été obligée de cuire spécialement
pour moi. Ce fut ma façon, bien inconsciente assurément, de vivre ma blessure... Sans
doute, elle aurait été vite amenée à cuire son pain, parce que c'était tellement plus
économique pour une grosse famille.
Il n'existait pas seulement le moulin à papier de la Domtar comme industrie à East
Angus. Il était aussi possible de trouver du travail à la manufacture de boîtes de
carton, à une scierie et à une briqueterie. En ce qui concerne les services, je me
rappelle de deux hôtels et d'un cinéma, ce dernier étant occupé à l'étage par une
salle de danse.
J'ai conservé un souvenir particulier de cette salle. Le
samedi soir, nous allions très souvent sur le balcon d'un couple ami pour voir danser.
Les grandes fenêtres de la salle nous permettaient d'admirer les danseurs et d'entendre
les pièces musicales. Je revois encore les couples enlacés se balancer au son de
«Ramona». C'est le genre de musique qui a bercé mes rêves d'adolescente. Sans doute,
de là est né mon goût pour la valse.
Maman s'est plue à cet endroit. D'abord, elle avait la
certitude que son mari ne s'absenterait plus. Même pauvre, on jouissait du confort de la
ville : électricité et eau courante. Être proche des écoles et des magasins
était grandement apprécié. Il n'était plus nécessaire d'atteler le cheval à chaque
sortie. Cela constituait vraiment un gros atout. Papa connaissait déjà des gens de sa
paroisse natale qui, eux aussi, étaient venus chercher du travail à la ville; ma mère
et eux sont vite devenus des amis. Maman aimait recevoir et rendre les visites. Je
conserve le souvenir d'une veillée du temps des Fêtes. Je me rappelle de onze invités.
Y en avait-il d'autres? Je ne saurais dire. On se désaltérait avec la bière que mon
père avait fabriquée. Les plus «swingneux» ont dansé les «sets carrés» sur des
airs joués à la musique à bouche. Cela n'a pas dû m'impressionner, car je n'ai retenu
aucune des mélodies jouées durant cette soirée. Papa n'était pas un danseur. Je ne
l'ai jamais vu dans la place, si ce n'est pour faire une ronde de danse permise en
chantant en choeur avec les autres danseurs «la Boulangère a des écus qui ne lui
coûtent guère». Quand nous étions à Saint-Samuel, la danse était strictement
défendue comme d'ailleurs à Saint-Tharsicius, pour un temps. Maman, elle, a toujours
aimé passionnément la danse, même âgée et peu importe que la danse soit permise ou
non, elle dansait à chaque occasion qui se présentait.
À East Angus, deux enfants sont nés : Armand, le 11
avril 1924 et Laurier, le 15 juin 1925. En septembre de cette dernière année, maman a
fait un séjour à l'hôpital pour une hystérectomie. À cause d'un oubli des
infirmières, elle a été brûlée sur les cuisses par des sacs d'eau chaude et a dû
prolonger son séjour à l'hôpital. Sa convalescence à la maison a aussi été plus
longue. Laurier, alors jeune bébé, était gardé par une cousine de Sherbrooke. Le reste
était sous ma responsabilité; j'avais 11 ans moins un mois. Papa travaillait de quatre
heures à minuit; donc, le matin, il avait un oeil aux quatre enfants qui allaient à
l'école. Le soir, on allait chez la voisine entendre des contes. Même fatiguée de sa
journée, la pauvre femme n'a jamais refusé de nous accueillir. C'était un doux
intermède parmi les moments difficiles que nous vivions. Comme consolation, maman, de son
coté, pouvait être assurée qu'elle avait vécu sa dernière maternité. Adieu les
suces, adieu les couches...! |
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Même si nous vivions en ville, ce
n'était pas encore la vie facile. Le travail à la Domtar était toujours très
harassant. Après deux ans de ce régime, papa, à son tour, a fait un séjour à
l'hôpital. De retour à la maison, il n'a pu reprendre son travail qui était trop dur
pour ses capacités. Le Service social n'existant pas encore, la Ville nous a fourni une
allocation pour deux mois.
Quand papa a cessé de travailler, j'ai quitté l'école
pour gagner quelques sous. J'ai connu ma première aventure comme «servante engagée».
Elle n'a duré qu'une semaine. Sans expérience, et pleurant d'avoir eu à quitter
l'école, je ne devais pas être ardente au travail. De voir passer et repasser les
enfants qui allaient ou revenaient de l'école me crevait le coeur. En plus, j'apportais
mon pain de la maison puisque je ne voulais pas manger du pain de ville. J'ai quitté le
travail sans même recevoir le petit salaire convenu. Comme expérience, cela m'a laissé
un goût amer.
Encore là, il fallait trouver une solution. En avril, mes
parents ont décidé d'aller vivre à Magog. Il y avait la Dominion Textile qui employait
des jeunes. Il y avait aussi la «Bobin Shop» où, même le plus faible des hommes
pouvait travailler. Avant de s'éloigner davantage, maman a décidé d'aller chez ses
parents. Nous avions des cousins qui allaient à Lac-Mégantic à toutes les fins de
semaine et qui en revenaient pour le lundi. Les voyages étaient gratuits... Après maman,
ce fut au tour de papa et moi. C'était ma première visite chez mes grands-parents
Gendron, Joseph et Marie Paré, depuis notre départ de Saint-Samuel. Imaginez, nous
n'avions pu les visiter même si nous ne nous trouvions qu'à une soixantaine de milles.
Après six ans, j'avais peine à reconnaître les lieux; mon coeur faisait mal. Nous avons
dîné chez notre voisin que papa affectionnait comme son père. Je suis retournée chez
la gardienne qui avait pris soin de nous tant de fois et que j'aimais beaucoup. Elle
était alitée, se mourant de tuberculose. J'ai revu notre grande maison, mon grand-père
en était toujours le propriétaire, mais elle était inhabitée. J'ai rencontré ma
chère grand'mère que j'aimais tant. Elle n'était pas venue nous voir à East Angus;
elle n'a jamais voulu aller en «machine». Je n'ai pas rencontré Aurèle, mon cher
compagnon de jeux; il était aux chantiers. Il faut savoir que les garçons commençaient
jeunes à bûcher. Il avait 17 ans et moi 14. Cela a été ma grande déception!!! On n'a
pas eu le temps de visiter toute la parenté, le taxi nous reprenait à Lac-Mégantic le
dimanche soir. Le taxi, si généreux à notre égard, était le contremaître de la
briqueterie en plus d'être le cousin de papa. Au souvenir de cette visite, l'émotion
m'étreint encore le coeur, même après soixante-six ans. L'adage suivant est bien vrai :
«On brise toujours une plante en la transplantant». |
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Nouvel exil, nouveau déchirement Après ce va-et-vient au pays où chacun avait laissé un peu de
son coeur, il faut préparer notre départ d'East Angus pour Magog. C'est encore tout un
branle-bas pour réussir à transporter onze personnes et quantité d'objets personnels.
Notre véhicule fut une petite Ford usagée où toute la famille s'est entassée pour
franchir les trente à quarante milles de chemin poussiéreux. Plusieurs se sont souvent
demandé par quel prodige on peut entrer autant de sardines dans une si petite boîte.
Moi, je sais depuis ce déménagement... Le déménagement a encore lieu en juin à cause
des classes, naturellement. Tout a dû se passer sans encombre puisque je n'en ai gardé
aucun autre souvenir particulier.
Papa est encore en convalescence. Maman prend les devants
pour pourvoir aux besoins de la famille. En arrivant à Magog, elle se trouve du travail
comme cuisinière dans une maison de pension et déniche un loyer en face de la
manufacture. C'est un avantage pour nous, Adrienne et moi, futures employées.
Presque aussitôt arrivée, j'ai été acceptée à la
«Textile», au département du tissage que tout le monde désignait sous le nom de
«Weaving Room». Je disposais les bobines dans un tourniquet et, automatiquement, elles
s'introduisaient dans le métier au fil des besoins. Je n'ai pas travaillé très
longtemps dans ce département, car j'ai été transférée à la «Filling Room». Pour
nous initier et nous habituer à l'ambiance, on nous confiait la tâche de couper les fils
qui restaient sur les bobines après usage. L'équipe se composait de six petites filles
et d'un homme qui aiguisait nos couteaux. Les bobines nous arrivaient par grand chariot.
Puis, j'ai franchi le deuxième échelon de ma carrière
de travailleuse d'usine : être «dawfeuse». La tâche consiste à remplacer les
bobines vides sur les machines à filer. Ensuite, on s'aventure sur les machines à filer.
On m'en a confié deux. Il faut attacher les fils qui cassent, car les machines ne
s'arrêtent pas au premier fil cassé. Quand une jeune fileuse ne fournit pas, il faut
arrêter la machine; on dit alors qu'elle est bourrée, la machine, bien sûr. Il faut à
ce moment-là la nettoyer de toute la ouate qui n'a pas été filée. Les voisines ainsi
que le surveillant viennent à la rescousse des jeunes inexpérimentées. Ces voisines ont
intérêt à ce que le métier marche parce qu'elles partagent une moitié du métier.
Certains lecteurs peuvent trouver que j'accumule quantité de détails sans importance, je
l'admets; mais, puisque je déroule le tapis de mes souvenirs, j'ai décidé de ne rien
laisser passer. En guise de consolation pour les plus pressés, prenez patience, s'en
vient le plus tragique... ou le plus drôle, c'est selon...!
Adrienne, qui avait eu 14 ans en février 1930, a, cette
même année, travaillé au département des bobines. La crise commençait à se faire
sentir et, l'ouvrage devenant plus rare, elle a été renvoyée après quelques semaines.
L'été s'annonçait mal. Durant l'hiver, même papa et moi avions eu des semaines de
travail écourtées. Ayant peu de travail et toujours au fond du coeur la nostalgie de la
terre, il a senti que le moment était venu d'y retourner, d'autant plus qu'il voyait
grandir une belle main-d'oeuvre qu'il fallait occuper. C'était invitant, Jules avait 12
ans et les autres suivaient dru. Le chômage, qui devenait de plus en plus menaçant, et
le peu de santé dont il disposait à ce moment-là ont été des raisons suffisantes pour
le faire pencher vers le retour à la terre.
Sans le sou, il était inutile de penser à une terre
déjà défrichée. Des amis lui ont conseillé les lots de la Matapédia que le
gouvernement donnait. L'Abitibi l'a tenté un peu aussi, car plusieurs de ses
connaissances s'y trouvaient déjà. Aujourd'hui, avec ce que nous connaissons, nous
savons que la Matapédia était le meilleur choix pour celui qui s'orientait vers la
culture. |
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1. Le
mot français est résilier |
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