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Chapitre 2 : ACHILLE ET ANTOINETTE Auteur : Germaine Arguin-Gagné
Partie 1 de 2 : Vers les États  
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Parties du chapitre

Vers les États

 
Vers les États
East Angus
À l'exploration
Le purgatoire
Le rang s'anime
La vie suit son cours
 

La partie qui suivra portera sur la vie de mes parents. Sans doute, leur histoire ressemble à toutes celles de ces gens qui, au dix-septième et au dix-huitième siècle, ont traversé l'océan pour tenter l'aventure avec l'espoir de se trouver une place au soleil. Mais, elle est aussi toute spéciale parce que leurs aventures, toutes humbles soient-elles, ont marqué d'une manière ou d'une autre chacun des enfants et petits-enfants.

Achille est né le 22 mars 1891 et décédé le 14 novembre 1955. Après Ernest et Alphonse, il était le troisième membre de la même famille à quitter ce monde en 1955. Il a peu fréquenté l'école. Dans les années 1900, les rangs jouissaient rarement d'une école. Il fallait aller au village avec tous les inconvénients qu'on peut imaginer. Il savait tout de même lire et écrire; il aimait les livres et était toujours à l'affût de connaissances nouvelles. Son mariage, à Antoinette Gendron native de Saint-Samuel, eut lieu le 13 janvier 1914. Neuf enfants naîtront de leur union.

Quant à son épouse avec laquelle il a fait route durant au-delà de quarante et un ans, elle était la troisième d'une famille de seize enfants. Donc, maman connaissait le tapage, les cris et les grincements de dents. Elle avait 19 ans au moment de son mariage. Elle a enfanté au cours de la première année de son mariage et par la suite à tous les ans, jusqu'au neuvième. «Le devoir» quel grand mot pour les jeunes femmes assujetties au maternage... Ma mère a trouvé le premier hiver de son mariage très dur à cause de sa grossesse, mais aussi parce qu'il lui fallait expérimenter une nouvelle vie. Entre autres, elle avait à faire la connaissance de sa nouvelle famille.

Les frères de mon père passaient l'hiver avec lui pour bûcher du bois sur sa propre terre. Pour ma mère, ils étaient des étrangers et mon père l'était d'ailleurs presque autant, car les fréquentations avaient été courtes et assez espacées. Pauvre maman! Encore toute jeune, avec son mal de coeur et toutes les difficultés inhérentes à une première grossesse, elle dut s'adapter à sa nouvelle vie avec, en complément, l'ennui de sa famille. Les augures annonçaient mal l'avenir.

Mon père avait reçu en cadeau une terre libre de toute redevance, située à Saint-Ludger dans le rang qu'on appelait Roxboro. Ne vous étonnez pas des toponymes anglais, nous sommes en pays conquis et, au surplus, le long des lignes américaines. En avril 1917, il devait laisser sa terre et déménager à Saint-Samuel-de-Gayhurst sa petite famille qui comptait déjà trois enfants. Voici la cause : un feu d'abattis allumé par mon père et qu'il n'a pas pu contrôler avait ravagé les terrains avoisinants. Son voisin l'a amené en procès. Mon père a perdu, sa terre y a passé. Il lui fallait aller recommencer sa vie à un autre endroit. D'ailleurs, comment vivre avec un tel voisin? À la campagne, il faut vivre en bons termes avec ses voisins parce que l'on a besoin les uns des autres. Malgré tout, le voisin en question a eu le front de nous rendre visite une fois, à Saint-Samuel; son frère ne demeurant pas loin de chez nous. Il reste que ce feu peut être considéré comme le début d'une suite de mésaventures qui conduiront la famille à... vous savez où?

 
   

Donc, après avoir passé les vingt-six premières années de sa vie à Saint-Ludger, Achille arrive à Saint-Samuel avec femme et enfants à nourrir et une nouvelle terre à payer. Il possède cinq vaches comme productrices de revenus. Dans ces circonstances, il est évident que les chantiers restaient la planche de salut. Mais, comment aller aux chantiers avec une femme enceinte et un bébé au ber? Dans une telle situation, la jeune mère de famille était dans l'incapacité d'aller faire le train en l'absence du mari. Il fallait alors avoir recours à des petits gars de 12 ou 13 ans. Malgré leur bonne volonté, ils n'avaient pas l'oeil du maître. Résultat : des vaches malades, des vaches mortes, rien n'annonçait le succès de l'entreprise. Il est impossible de continuer quand on ne peut rencontrer les paiements qui viennent à échéance.

Découragé, au printemps de 1922, il fait un encan qui s'est révélé décevant. Peu de biens ont été vendus à leur juste valeur. Alors, il choisit de vendre la terre. Plusieurs éléments ont motivé sa décision. La terre de Saint-Samuel était rocheuse, beaucoup plus difficile à cultiver que celle de Saint-Ludger et moins fertile. Il était ardu de trouver de bonnes terres comme celles longeant la rivière Chaudière... De plus, habitué à travailler en groupe avec ses frères, il se sentait désemparé d'être seul à l'ouvrage, ou avec de petits engagés peu intéressés et probablement paresseux.

Après l'encan désastreux, mon père avait décidé, comme tant d'autres en ce temps-là, d'aller travailler aux États-Unis. Y ayant obtenu un travail à plein temps, il crut le moment arrivé de faire venir sa famille. Maman se prépare... Il lui fallait choisir les biens à apporter ou à laisser en tenant compte que le linge que nous, les enfants de la campagne, portions, n'était pas de mise en ville. Il fallait aussi veiller à placer de la vaisselle à travers le linge pour éviter de la casse. Pour contenir nos effets personnels, elle avait demandé à son père de fabriquer une boîte, celles étant faites de carton étant moins solides, apparemment, et assez rares, sans doute. La boîte en question, fabriquée en bois brut d'un pouce d'épaisseur, mesurait approximativement cinq pieds de longueur, par plus de deux de largeur et de profondeur. Ma mère se fit un devoir de la bien remplir. Elle fut si bien remplie que personne ne put la soulever de terre. La boîte était d'un poids exorbitant. Ce désappointement a été suivi de bien d'autres... Il fallut la vider et en revoir les dimensions; en faire deux plutôt qu'une. Sans doute, était-ce la première fois que mon grand-père Gendron collaborait à un déménagement.

Le jour dit arriva! C'était en novembre, un jour gris qui annonçait l'hiver. Avec sept enfants, nous voilà sur le train pour Jackman où il fallait passer aux douanes. Les grosses familles ne passaient pas comme lettre à la poste. Il fallait faire la preuve que le salaire était assez élevé pour faire vivre la famille. La veille, mon père avait bien obtenu de l'officier responsable l'assurance que nous passerions sans difficulté, mais aujourd'hui n'était pas hier... l'officier n'était plus le même, il ne parlait même pas français. Mon père a essuyé un refus catégorique. Il n'avait pas à tergiverser; la prison était là pour les récalcitrants. Il fallut revenir sans tambour ni trompette! Et oublier toutes les tracasseries que nous imposait ce voyage manqué, car ce n'était pas un voyage de plaisir.

On peut croire comme très possible que, sans cet excès de zèle de ce douanier, nous serions devenus citoyens de l'«Uncle Sam». C'est vraiment étrange de se rendre compte aujourd'hui que seulement un acte de volonté de cet employé a fait bifurquer notre vie dans une direction tout à fait indépendante de la volonté de mes parents. Est-ce cela qu'il est convenu d'appeler le Destin?

En me remémorant tous ces contre-temps, la situation des réfugiés me vient à l'esprit : notre découragement était visible et, nous n'étions qu'à une centaine de milles de la paroisse que nous venions de laisser. Alors, que penser des états d'âme de ces pauvres réfugiés qui fuient pour sauver leur vie et qui sont refoulés aux frontières sans aucun espoir.

Le coeur lourd, nous sommes revenus à la maison que nous venions de quitter, sans mon père qui a continué son chemin. Il travaillait à Long Pond; il lui fallait reprendre le travail et canceller (1) le loyer qui était prêt à nous recevoir aux États-Unis. À la maison, ma mère devait s'assurer d'avoir du lait à tous les jours pour les bébés. À l'encan, une vache avait été réservée, mais la pauvre bête s'ennuyait tellement de se voir seule après l'encan, ses beuglements ressemblaient à des gémissements. Rien qu'à l'entendre, on avait envie de pleurer nous aussi. À notre départ, elle était allée à l'abattoir rejoindre celles de son espèce, sans doute avec plaisir. Nous nous retrouvions avec l'étable vide, sans le précieux lait et papa parti! La désolation était à son comble...

 
   

Aujourd'hui, après tant d'années, une autre question me vient à l'esprit. Y avait-il assez de bois pour continuer à se chauffer le reste de l'hiver? Le gros poêle à deux ponts donnait une chaleur formidable, mais il était très gourmand. La plupart de ceux qui me liront n'ont sans doute pas eu à nourrir ce mastodonte. Le poêle à deux ponts était ordinairement dans la «grand'maison». Cette pièce était appelée ainsi parce qu'elle était habituellement bâtie après la première partie de l'habitation; elle était plus spacieuse et servait aux grandes réunions de famille. À Saint-Tharsicius, je n'ai jamais rencontré cette expression, «la grand'maison», même si mes beaux-parents avaient construit leur maison en deux étapes et que la deuxième partie correspondait à ce que nous appelions la «grand'maison».

Mais, revenons au poêle à deux ponts. La partie la plus basse du poêle était le feu. Au-dessus, à l'étage intermédiaire, on pouvait cuire du pain, à la condition de fermer les deux panneaux pour garder la chaleur; l'étage supérieur servait à déposer les chaudrons pour les garder chauds. C'était trop loin du feu pour faire cuire les aliments, mais cela rayonnait quand même beaucoup de chaleur. C'était toute une masse de fer que la maîtresse du logis tenait à garder le plus noir possible en l'astiquant avec de la «mine de plomb». Moi, je chauffe encore avec une grosse fournaise au bois, de marque Bélanger, installée à la cave. J'ai un très bon rendement quand je me donne la peine de la bourrer de bois franc. Je peux même réchauffer ma soupe sur la grille qui permet à la chaleur de mieux parvenir à l'étage. Quand je m'absente, naturellement les chaufferettes électriques me remplacent. Je me suis «convertie» dans une certaine mesure à l'électricité puisque j'ai une cuisinière électrique, mais je n'accepte toujours pas, dans mes habitudes de cuisson, le micro-ondes. Les rayons-x sont dangereux pour la santé donc, le micro-ondes l'est tout autant pour moi puisqu'il produit des ondes suspectes en accomplissant sa tâche...

Fermons la parenthèse sur la question du chauffage pour compléter l'histoire de notre vie dans les Cantons de l'Est. Elle est loin d'être finie... Mon père est revenu à la fin de l'hiver. Il lui fallait trouver une autre solution pour gagner des sous tout en étant près de sa famille. Il a donc pensé à se dénicher de l'ouvrage comme journalier, dans une petite ville des environs. East Angus a été choisie. Mon père y avait des connaissances, cela a pu l'influencer. Un moulin à papier employait aussi beaucoup de monde. En plus, une nouvelle église était en construction. Une fois sur les lieux, son premier emploi fut d'ailleurs de travailler à l'édification de cette église.