Elzéar et Séraphie

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Elzéar

Fils d’Étienne Guay et de Célina Bernier, Elzéar vit le jour à Saint-Bernard-de-Dorchester, le 22 mai 1864. C’est là, sur la terre ancestrale, qu’il apprit très jeune les rudiments de la culture. Comme tous les jeunes gens de cette époque, il a été formé à l’école de la vie et la dravea fait partie de cette dure éducation. C’est en pratiquant ce dur métier de draveur qu’il perdit son acuité auditive. Un matin, il s’est réveillé sourd; les médecins ont diagnostiqué qu’il avait dû prendre froid. N'avait-il pas été particulièrement atteint par une détonation lors de l’explosion d’un embâcle? Nous ne le saurons jamais.

Comme la plupart des gens de l’époque, il devint vite très dur à son corps mais, comme l’anecdote qui suit en fait foi, il devait quand même avoir conservé une certaine peur de la douleur. Un jour qu’il fendait du bois, il fit une fausse manœuvre et, convaincu de s’être sérieusement blessé, s’en vint, boitillant, demander qu’on lui fasse un pansement. Après une brève inspection, on s’aperçut que seule la botte avait été coupée et que le filet rouge qui en dépassait n’était dû qu’à un brin de laine du bas. Plus tard, alors qu’il travaillait dans les chantiers, un véritable accident  produisit et le mollet d'une de ses jambes fut amputé. 

Le 10 janvier 1903, Elzéar hérita de la terre paternelle de Saint-Bernard de Dorchester, avec Ovide, son frère. Elzéar était déjà établi à Saint-Lambert, dans le rang Sainte-Catherine, à l’adresse connue aujourd’hui comme le 1468 de la rue Bellevue. C’est donc dire qu’il devait veiller à l’entretien et à la production des deux fermes. C’est ainsi qu’adolescentes, Léa et Léda se rendaient, en voiture tirée par un cheval, faire le train (traire les vaches), à la ferme familiale des Guay, à Saint-Bernard, pour n’en revenir que le soir.

Plus tard, en 1910, Joseph, son frère, étant devenu intendant à l’Hôtel-Dieu de Québec l’invitera, avec sa famille, pour aller y travailler; Joseph serait son patron.

À cette époque, déménager de Saint-Lambert à Québec, en charrette tirée par des chevaux, prenait une longue journée et, ce jour-là, pour comble de malheur, il pleuvait averse. Le pont de Québec n’existait pas. On avait bien entrepris des travaux pour sa construction, mais en 1907, la travée sud du pont s’effondra; la traversée du fleuve ne se faisait donc que par bateau.

Cet accident entraîna 90 personnes dans la mort. Le pont de Québec est considéré comme l’une des sept merveilles du monde; sa  reconstruction devait prendre dix ans, soit jusqu’au 17 septembre1917. Le pont fut officiellement inauguré par le prince de Galles, le 22 août 1919, à l’occasion d’une visite qu’il faisait au Canada.

 

Séraphie

De son côté, Séraphie est née à Saint-Lambert-de-Lauzon, le 24 avril 1867. Deuxième enfant de Lazare Brochu et de Marie Goulet, elle n’a pas eu la vie facile. On se rappellera que Marie, sa mère est décédée très jeune en laissant huit enfants, dont un bébé de huit jours. Afin de suppléer à la chère disparue, Séraphie a dû abandonner l’école pour être en mesure d’assumer toute la besogne. Une besogne qui l’obligeait à recourir à des astuces peu communes. C’est ainsi que pour garder le nouveau-né bien au chaud, elle improvisa un incubateur à même la porte du four du poêle à bois, dans la cuisine. Plusieurs années plus tard, elle tiendra au chaud sa dernière-née, la petite Adrienne, en la couchant dans un panier suspendu au plafond par des cordes au-dessus du poêle.  

En plus des enfants, Séraphie devait aussi s’occuper de l’ordinaire de la maison, grosse besogne pour une jeune fille de 14 ans, mais elle s’en tirait très bien. Rappelons qu’à cette époque, tenir maison ne signifiait pas seulement que tout soit bien rangé et propre, d’autant plus que les tâches dont il fallait s’acquitter ne s’accomplissaient pas avec les mêmes facilités qu’aujourd’hui.  

Sans électricité, un balai confectionné d’un assemblage de paille attaché autour d’un bâton tenait lieu de balayeuse. Sans eau courante, il fallait puiser l’eau à un puits sinon la quérir au ruisseau ou, en hiver, faire fondre la neige sur le feu. Comment faire la lessive sans l’eau courante, sans l’électricité et, ça va de soi, sans laveuse? On employait la méthode dite du battoir (prononcer battoué). Pour le linge de maison, les vêtements de travail ou le linge de corps (sous-vêtements), on utilisait une cuve remplie d’eau et un battoir (sorte de palette plus ou moins large et longue, munie d’un manche) et tape, tape, plonge et tourne le linge, et tape, tape, et replonge et retourne, et tape, tape encore jusqu’à ce que l’on juge que c’était suffisamment propre. Pour laver les draps, les rideaux ou les vêtements de taille plus importante, il fallait se rendre à la rivière où l’on utilisait le même principe.

Graduellement la modernisation faisait son chemin et on vit la pompe à main faire son apparition dans les maisons, mais bien souvent c’était dans les étables en premier.Il fallait donc encore transporter à la maison, l’eau nécessaire aux tâches ménagères.  

En 1939, l’ingénieuse Séraphie a pensé que le puits pouvait avoir une autre utilité et c’est ainsi que dans une chaudière qu’elle descendait jusqu’à un certain niveau de flottaison, elle utilisait la fraîcheur du puits en guise de réfrigérateur. On pouvait donc ainsi y conserver plus longtemps les aliments périssables, dont le lait, le beurre, les fruits et légumes, mais pas la laitue en feuilles parce qu’elle devenait trop croustillante et sautait par-dessus bord, flottant sur l’eau.  En hiver, on prolongeait la durée de ces produits en utilisant un sceau que l’on plaçait dans un trou creusé à même le sol en terre sur lequel reposait la maison.  

S’occuper de l’ordinaire voulait dire aussi pourvoir aux besoins de la maisonnée en tissus et matériaux devant servir à confectionner vêtements, couvertures, rideaux, tapis et autres objets utiles. Séraphie devait donc savoir carder la laine de même que rouir et teiller le lin avant de jouer de la quenouille pour ensuite les filer puis, selon le matériau, les tricoter ou les tisser, les tailler et les coudre. Pour allonger ses journées, l’hiver, elle tricotait à la lueur de la porte du poêle qu’elle entrouvrait.  

L’art culinaire, pas plus que les autres tâches, ne semblait comporter de secrets pour Séraphie. Capable d’écrémer le lait pour en faire du beurre, de pétrir la pâte qui deviendrait du pain, de préparer la saumure pour la conservation du p’tit lard, elle savait aussi confectionner la saucisse et le boudin, procéder à la mise en conserve des légumes, cuire les confitures, faire des chandelles et même fabriquer du savon. En somme, on attendait d’une bonne maîtresse de  maison qu’elle soit dépareillée (c’est-à-dire : ne pas avoir son pareil); et Séraphie l’était, dépareillée!

 

Le couple

 

À cette époque, les longues fréquentations n’étaient pas à la mode et les bonnes vertus de la promise avaient préséance sur à peu près tout. Séraphie étant maintenant âgée de 18 ans, il était temps qu’elle quitte le nid familial. Lazare a donc invité Elzéar, qui comptait déjà 21 printemps, à venir rencontrer sa fille. Séraphie revenait de traire les vaches quand Elzéar lui est apparu… elle n’avait pas eu le temps de se mettre sur son trente-six, comme on dit.  

Trois visites plus tard, Lazare conduisait Séraphie au pied de l’autel pour la confier au bel Elzéar, le 26 juillet 1885, à Saint-Lambert-de-Lauzon. En guise de dote, la promise amenait avec elle, à Saint-Bernard-de-Dorchester chez ses beaux-parents, son bébé-frère Joseph, alors âgé de 4 ans. Comme elle était un peu plus instruite que son bel Elzéar, Séraphie lui apprendra à lire et à signer son nom. 

Après être demeuré quelques années sur la terre familiale à Saint-Bernard, le jeune couple s’établit dans le rang Iberville (Rang 4), à Saint-Lambert-de-Lauzon, pour ensuite s’installer dans le rang Sainte-Catherine (Rang 5) de la même paroisse avant que la famille aille, comme nous l’avons mentionné précédemment, s’établir à Québec sur l’invitation de Joseph, le frère d’Elzéar, qui y occupait un emploi important comme régisseur à l’Hôtel-Dieu de Québec où les Augustines, en raison de leur condition de sœurs cloîtrées, ne pouvaient pas voir aux affaires extérieures.  

Cette union, qui se poursuivit pendant soixante-deux merveilleuses années, vit naître quinze enfants, soit six garçons et neuf filles. Dans l’ordre, ce sont Wilfrid, Olivonne, Léa, Léda, Joseph-André, Napoléon mieux connu sous le prénom de Paul, François-Zénon dont on oublia le premier prénom, Aristide, Rosaria que l’on appelait Rosa, Claudia, Diana, Alma, Marie, Joseph-Léon (Ti-Jos) et Adrienne. Tous les enfants sont nés et ont été baptisés à Saint-Lambert-de-Lauzon, à l’exception de la cadette, Adrienne, née à Québec et baptisée en la paroisse de Saint-Charles-de-Limoilou.  

Pendant vingt ans, pour le compte des sœurs Augustines, la famille d’Elzéar et de Séraphie cultivera la terre de l’Hôtel-Dieu de Québec. Les revenus étaient minimes, mais disons qu’en retour de leur travail les Guay recevaient tout le nécessaire. Pour aider à la besogne, sept hommes engagés étaient sous la gouverne d’Elzéar.  

Tôt le matin, vers 5 h, les hommes partaient à l’étable pour la traite des animaux, travail qui se faisait à la main; la mécanisation n’existait pas. Ils n’en revenaient que deux heures plus tard, pour le déjeuner qui comprenait le plus souvent des pommes de terre, du porc frais, de la sauce béchamel et, pour ceux qui voulaient terminer par un p’tit goût sucré, c’était de la mélasse et du pain.  

En temps de guerre, dans les années 1914-1918, plusieurs denrées telles que le sucre, la farine et le beurre entre autres se faisaient rares et étaient rationnées. Pour ce faire, le gouvernement avait inventé un système de coupons qui étaient distribués aux familles, en fonction du nombre d’enfants et du revenu familial.  

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, soit celle de 1939-1945, on allongeait la livre de beurre en fabriquant du beurre de guerre. Sur le pain, le goût valait mieux que celui de la margarine avec laquelle on faisait la pâtisserie ou la rôtisserie ou, encore, que celui de la graisse que certaines familles peu nanties utilisaient, même pour la beurrée.  

La famille d’Elzéar vivait sobrement; donc on économisait en tout et tout se partageait. Par exemple, dès les débuts, dans le 4e Rang puis dans le rang Sainte-Catherine, Léa devait partager avec sa cadette Léda, la même robe du dimanche. Une semaine, Léa allait à la messe, portant La robe et, la semaine suivante, Léda pouvait à son tour, revêtir La robe pour assister à l’office dominical. Aussitôt de retour il fallait suspendre La robe dans le placard jusqu’au dimanche suivant. Adrienne se souvient des beaux souliers d’étoffe que sa mère lui avait confectionnés. Si c’était encore de nécessité pour la quinzième, imaginez combien d’autres petites merveilles elle a dû et su faire de ses doigts habiles. C’est devenu chez elle comme une seconde nature que de redonner un second souffle aux choses; prenons comme exemple les pantoufles qu’elle créait à même de vieux chapeaux de feutre, utilisant des formes de diverses pointures, comme les cordonniers. Plus tard, le cuir patente (patented), aujourd’hui appelé similicuir, ayant fait son entrée sur le marché, Séraphie gardait les vieilles sacoches pour protéger les semelles de ses chaudes pantoufles et, quelques fois, elle y ajoutait un brin de fantaisie en y brodant de petites fleurs avec des bouts de laine. L’âge lui en laissant le temps et la fantaisie, c’est Andrée et Diane qui ont sûrement hérité des plus belles.  

En mai 1940, Elzéar et Séraphie sont revenus s’établir à Saint-Lambert. Elzéar ne voulait pas donner de trouble pour se faire enterrer; il voulait être proche… Il a donc vendu pour 11 000 $ la maison de six logements qu’il possédait sur la Canardière, à Limoilou,Maison_St-Lambert_vers_41.jpg (185208 octets) et acheta pour 2000 $ la maison d’Arcadius Toussaint, en plein village , près de l’église et du presbytère, mais aussi des autres commodités que l’on retrouvait chez le marchand général, le boucher, le boulanger et le cordonnier.

En 2007, cette maison porte le numéro civique 1272 de la rue des Érables, paroisse de Saint-Lambert.  

Pour ce retour, Adrienne était seule à les accompagner, Jos s’étant installé à Val d’Or pour y travailler et les autres ayant tous depuis longtemps, pris leur vie en main. En décembre 1941, plus précisément le 27, Adrienne s’est mariée à Raymond Fortin, de Saint-Pascal-Baylon (aujourd’hui Saint-Pascal-de-Maizerets) à Québec, et tous deux ont continué à prendre soin des vieux parents; dans un prochain chapitre, on parlera de la famille de Raymond et Adrienne et de leurs soixante années d’une heureuse vie à deux. 

Pour leur retour à la campagne, Elzéar et Séraphie avaient choisi une magnifique maison recouverte de bardeaux blancs, décorée en vert, avec une galerie sur deux côtés et, au deuxième, un petit balcon qui donnait sur la rue. Construite sur deux étages, la maison était habitée dans son entier l’été, mais l’hiver le second étage était fermé par économie d’énergie et, par le fait même, d’argent. Elle comprenait aussi une cave en ciment où l’on retrouvait une fournaise au bois pour chauffer la maison et une chambre froide pour y conserver les légumes bien au frais. Un grenier, plein de trésors et de souvenirs mystérieux comme tous les greniers, surplombait la construction. L’alimentation en eau était faite par un puits et les eaux usées s’écoulaient dans un puisard. La cuisine avait aussi son poêle à bois.  

Bien que située au cœur du village, la propriété était de bonne dimension et comprenait, en plus de la terre cultivable, une grange aux multiples usages dans laquelle l’été, peu importe les caprices de mère Nature, Adrienne pouvait, avant son mariage bien entendu, jouer au ping pong avec Gonzague Lemieux, Lorenzo Carrier et, en fin de semaine, avec son cher Raymond.  

Au bout de la grange, des boxes avaient été aménagés afin d’y accueillir six chevaux. Venus des rangs pour assister à la messe et, par la même occasion conclure quelques affaires au village, les paroissiens louaient ces stalles pour le bien-être de leur cheval et en profitaient pour venir piquer un brin de jasette, payer leurs taxes scolaires et se chauffer un peu avant le retour à la maison. C’était la petite Andrée qui distrayait ces gens avec sa belle façon…  

À l’usage des étrangers, mais aussi pour les besoins trop pressants, on avait jouxté au bâtiment une proprette petite toilette avec tout le confort que l’on peut retrouver dans ces endroits : de l’air frais renouvelé au fur et à mesure, de douces découpures de journaux (L’Action catholique ou La Patrie) non pas pour en faire la lecture, mais pour les besoins de la cause. Parfois, au changement des saisons on y retrouvait des pages du catalogue Simpson Sears ou Eaton, mais disons que c’était moins flexible et beaucoup trop glissant pour l’usage auquel elles étaient destinées. Enfin, c’était un bon dépanneur!...  

Cette première construction ayant été la proie des flammes, Raymond fit appel à Wilfrid, le frère d’Adrienne, pour bâtir une deuxième grange. Petite anecdote dont se rappelle Adrienne : la reconstruction allait bon train, on en était rendu à huiler les bardeaux du toit. Par une belle journée, nos deux hommes ne se sont pas méfiés des effets que pouvait exercer la chaleur du soleil sur le baril d’huile. En voulant ouvrir le contenant, la pression qui s’était formée à l’intérieur a fait jaillir l’huile, arrosant nos travailleurs qui sont devenus plus noirs que des nègres. Les voir ainsi était très drôle, mais ce qui s’avéra moins drôle ce fut de nettoyer deux hommes et tous leurs vêtements; ça n’a pas été un cadeau pour les deux femmes de la maison, Séraphie et Adrienne!…  

La deuxième grange a surtout servi comme lieu de travail, pour y couper du bois par exemple; on y entreposait les instruments de jardinage, la voiture y était remisée pendant l’hiver et, la saison froide venue, nous en utilisions une partie en guise de congélateur pour y conserver quelques quartiers de viande congelée.  

Le terrain adjacent à la maison comprenait un très grand jardin et une framboiseraie. Séraphie était très fière de son jardin. De ses produits elle faisait des conserves et des marinades de toutes sortes. Dans le temps, les gens organisaient des corvées. Ainsi, une journée, des voisines venaient donner un coup de main pour mettre des tomates en conserve alors qu’une autre fois on allait prêter assistance pour canner, comme on disait, des p’tites fèves à beurre (des haricots jaunes dans nos mots modernes).  

Tranquillement, le couple avançait en âge et la santé se faisait moins bonne. Elzéar était plus casanier, possiblement par nécessité. Mais la radio était née et, malgré sa surdité, il aimait bien se renseigner sur ce qui se passait dans le monde et surtout en période d’élection. C’était le temps des Louis Saint-Laurent au fédéral et Maurice Duplessis au provincial. Tirant doucement sa pipe, il se berçait tranquillement, regardant les saisons s’écouler lentement et le train passer au loin. Après plusieurs années de durs labeurs, il avait bien mérité ce bon temps.  

Puis, la maladie l’a cloué au lit pendant un an. Acceptant courageusement cette épreuve, il gardait un bon moral et y allait parfois de petites taquineries pour Adrienne, lui demandant à qui était ce beau bébé qu’elle promenait toujours dans ses bras (Diane avait vu le jour). Tendrement, Séraphie a soutenu son Elzéar jusqu’à la fin avec l’aide d’Adrienne et de Raymond qui lui faisait la barbe et qui aidait à changer draps et vêtements du cher malade. À cette époque, prendre soin d’un homme paralysé ce n’était pas chose facile; les lits d’hôpitaux et autres facilités offertes par le gouvernement par l’entremise du CLSC, ça n’existait pas.  

Elzéar avait cependant une exigence. Il n’acceptait de prendre son petit déjeuner qu’à une seule condition. Il fallait que ce soit la P’tite, comme il l’appelait (Andrée, 3 ans) qui porte à sa bouche ses petites bouchées de toast du matin, c’était Séraphie qui lui faisait boire son café dans un petit crémier (en porcelaine blanche avec de petites fleurs bleues), ce qui rendait la tâche plus facile pour le malade (la paille pliante et même la paille tout court n’étaient pas encore connues à Saint-Lambert).  

Le 26 juillet 1947, après vingt jours de coma, il reprit connaissance, regarda les membres de sa famille réunis dans sa chambre, arrêta ses yeux au pied du lit, sur la P’tite et s’endormit pour toujours, à 11 h, à l’âge de 83 ans. Le jour même de leur soixante-deuxième année de mariage.  

Toujours en excellente santé, Séraphie continuait à vaquer à l’entretien de son jardin et de ses framboisiers. Elle participait à la vie quotidienne de la maison et aimait bien distraire les enfants. Pour Andrée, elle avait fabriqué une magnifique poupée de chiffon que l’on appela Angéline. Pauvre Angéline! à l’occasion du grand ménage, en cachette, on la remisait au grenier, mais si Andrée y accompagnait sa grand-mère, toujours Angéline réapparaissait comme un trésor retrouvé…  

Le soir venu, Séraphie se plaisait à raconter de belles histoires à Andrée, répondant inlassablement à ses questions d’enfant gâtée qui n’hésitait pas à réveiller sa mémère, celle-ci s’étant endormie au fil de l’histoire. Diane étant plus jeune, Séraphie l’occupait des heures et des heures en s’astreignant à regarder avec elle les catalogues que la charmante petite-fille déposait sur ses genoux fatigués en les plaçant, bien entendu, tête-bêche pour sa grand-mère. Pour changer, elles faisaient aussi des casse-tête, sur une petite table d’enfant située le long du mur de la cuisine. Chère grand-maman!  

Pour elle aussi, maintenant, les belles saisons se faisaient plus courtes et les hivers plus longs.  De plus en plus elle délaissait les travaux extérieurs et se retirait dans sa chambre pour s’adonner à la prière après quoi, Séraphie consacrait son temps à de tendres attentions envers les siens. Le tricot constituait un de ses passe-temps préférés. Elle a bien essayé d’enseigner cet art à Andrée, mais avec peu de succès. À ce moment, Séraphie tricotait un petit chandail de couleur vert pomme, avec des petits trous à des espaces très réguliers, cet ouvrage fascinait Andrée, surtout qu’il lui était destiné. Dans ses exercices de tricot Andrée a bien réussi à faire des trous dans son ouvrage, mais pas où elle aurait dû et par surcroît, grand-maman Séraphie trouvait ça drôle et lui disait d’être plus attentive. Disons que, pour un certain temps, Andrée a été en froid avec ce genre d’artisanat.  

Quand Adrienne et Raymond se furent installés avec les grands-parents, les enfants, mais aussi toute la parenté de Québec et des États-Unis, venaient en visite à la maison paternelle. Quelle joie c’était de les accueillir (pour moi et Diane, c’était la fête avec un grand F), mais que de fatigues pour ceux qui recevaient. Il y avait les visites de la fin de semaine, celles de la période des vacances et les grandes fêtes de famille, comme les noces d’or en 1935 Noces d'or 1935 (à ce moment, la famille était encore à Limoilou) et les noces de diamant (60 ans) en 1945 (à Saint-Lambert). 

 

À l’occasion de cette dernière fête,Diana et Alma avaient chacune préparé un texte destiné aux jubilaires. Chacune de ces rencontres était différente et avait son charme propre, mais c’était toujours l’occasion de grands festins.  

Il ne faudrait pas oublier non plus que dans les années 1940, comme les salons mortuaires étaient inexistants, du moins à la campagne, les morts étaient habituellement exposés dans la maison du défunt. Pendant trois jours, la dépouille était veillée jour et nuit. Imaginez ce que ça peut représenter comme exigences : des repas, pour ne pas dire des festins, et des collations à toute heure, des politesses (breuvage, biscuits et friandises) à offrir aux amis et aux voisins venus compatir, des lits qui n’ont pas le temps de refroidir, car les veilleurs de nuit dorment le jour et vice versa, et que sais-je encore. C’était exténuant pour les proches, surtout si le défunt avait été longtemps malade et qu’on avait dû le veiller plusieurs nuits, comme ce fut le cas pour Elzéar.  

Séraphie a partagé cette vie avec la famille d’Adrienne jusqu’au 7 avril 1949. Exaucée par Dieu dans ses prières, elle ne fut malade que trois jours. Le matin du dernier jour, elle s’est même levée vers 8 h et a dit à Andrée : « Vas demander à ta mère si c’est ce matin que monsieur le Curé vient me porter le Bon Dieu ». Mais celui-ci ne devait revenir que le lendemain de Breakeyville où il s’était rendu pour assister des collègues à l’occasion de la célébration des Quarante Heures. À 10 h, assistée par sa bonne vieille amie madame Routhier, elle nous a quittés, emportée par une crise d’angine, à l’âge respectable de 82 ans.

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Document préparé par Andrée Fortin.

La collaboration de tous est souhaitée  pour une mise à jour continue