À
cette époque, les longues fréquentations n’étaient pas à la mode
et les bonnes vertus de la promise avaient préséance sur à peu près tout. Séraphie
étant maintenant âgée de 18 ans, il était temps qu’elle quitte le
nid familial. Lazare a donc invité Elzéar,
qui comptait déjà 21 printemps, à venir rencontrer sa fille.
Séraphie revenait de traire les vaches quand Elzéar lui est apparu…
elle n’avait pas eu le temps de se mettre sur son trente-six, comme on dit.
Trois
visites plus tard, Lazare conduisait Séraphie au pied de l’autel pour la confier au bel Elzéar, le 26
juillet 1885, à Saint-Lambert-de-Lauzon. En guise de dote, la promise
amenait avec
elle, à Saint-Bernard-de-Dorchester chez ses beaux-parents, son bébé-frère
Joseph, alors âgé de 4 ans. Comme elle était un peu plus instruite
que son bel Elzéar, Séraphie lui apprendra à lire et à signer son
nom.
Après
être demeuré quelques années sur la terre familiale à
Saint-Bernard, le jeune couple s’établit dans le rang Iberville (Rang 4),
à Saint-Lambert-de-Lauzon, pour ensuite s’installer dans le rang
Sainte-Catherine (Rang 5) de la même paroisse avant que la famille
aille, comme nous l’avons mentionné précédemment, s’établir à
Québec sur l’invitation de Joseph, le frère d’Elzéar, qui y occupait un emploi
important comme régisseur à l’Hôtel-Dieu de
Québec où les Augustines, en raison de leur condition de sœurs cloîtrées,
ne pouvaient pas voir aux affaires extérieures.
Cette
union, qui se poursuivit pendant soixante-deux merveilleuses années,
vit naître quinze enfants, soit six garçons et neuf filles. Dans l’ordre,
ce sont Wilfrid, Olivonne,
Léa, Léda, Joseph-André, Napoléon mieux connu sous le prénom
de Paul, François-Zénon dont
on oublia le premier prénom,
Aristide, Rosaria que l’on appelait Rosa,
Claudia, Diana, Alma, Marie, Joseph-Léon (Ti-Jos) et
Adrienne. Tous les enfants sont nés et ont été baptisés à
Saint-Lambert-de-Lauzon, à l’exception de la cadette, Adrienne,
née à Québec et baptisée en la paroisse de
Saint-Charles-de-Limoilou.
Pendant
vingt ans, pour le compte des sœurs Augustines, la famille d’Elzéar
et de Séraphie cultivera la terre de l’Hôtel-Dieu de Québec. Les
revenus étaient minimes, mais disons qu’en retour de leur travail
les Guay recevaient tout le nécessaire. Pour aider à la besogne,
sept hommes engagés étaient sous la gouverne d’Elzéar.
Tôt
le matin, vers 5 h, les hommes partaient à l’étable pour la traite
des animaux, travail qui se faisait à la main; la mécanisation n’existait
pas. Ils n’en revenaient que deux heures plus tard, pour le
déjeuner qui comprenait le plus souvent des pommes de terre, du porc
frais, de la sauce béchamel et, pour ceux qui voulaient terminer par
un p’tit goût sucré, c’était de la mélasse et du pain.
En
temps de guerre, dans les années 1914-1918, plusieurs denrées telles
que le sucre, la farine et le beurre entre autres se faisaient rares
et étaient rationnées. Pour ce faire, le gouvernement avait inventé
un système de coupons qui étaient distribués aux familles, en
fonction du nombre d’enfants et du revenu familial.
Pendant
la Deuxième Guerre mondiale, soit celle de 1939-1945, on allongeait
la livre de beurre en fabriquant du beurre
de guerre. Sur le pain, le goût valait mieux que celui de la
margarine avec laquelle on faisait la pâtisserie ou la rôtisserie
ou, encore, que celui de la graisse que certaines familles peu nanties
utilisaient, même pour la beurrée.
La
famille d’Elzéar vivait sobrement; donc on économisait en tout et
tout se partageait. Par exemple, dès les débuts, dans le 4e
Rang puis dans le rang Sainte-Catherine, Léa devait partager avec sa
cadette Léda, la même robe du
dimanche. Une semaine, Léa allait à la messe, portant La
robe et, la semaine
suivante, Léda pouvait à son tour, revêtir La
robe pour assister à l’office dominical. Aussitôt de retour
il fallait suspendre La robe
dans le placard jusqu’au dimanche suivant. Adrienne se souvient des
beaux souliers d’étoffe que sa mère lui avait confectionnés. Si c’était
encore de nécessité pour la quinzième, imaginez combien d’autres
petites merveilles elle a dû et su faire de ses doigts habiles. C’est
devenu chez elle comme une seconde nature que de redonner un second
souffle aux choses; prenons comme exemple les pantoufles qu’elle
créait à même de vieux chapeaux de feutre, utilisant des formes de
diverses pointures, comme les cordonniers. Plus tard, le cuir patente
(patented), aujourd’hui appelé similicuir, ayant fait son entrée
sur le marché, Séraphie gardait les vieilles sacoches pour protéger
les semelles de ses chaudes pantoufles et, quelques fois, elle y
ajoutait un brin de fantaisie en y brodant de petites fleurs avec des
bouts de laine. L’âge lui en laissant le temps et la fantaisie, c’est
Andrée et Diane qui ont sûrement hérité des plus belles.
En
mai 1940, Elzéar et Séraphie sont revenus s’établir à
Saint-Lambert. Elzéar ne voulait pas donner de trouble pour se faire
enterrer; il voulait être proche… Il a donc vendu pour 11 000 $ la
maison de six logements qu’il possédait sur la Canardière, à
Limoilou,
et acheta pour 2000 $ la maison d’Arcadius Toussaint,
en plein village
,
près de l’église et du presbytère, mais aussi des autres
commodités que l’on retrouvait chez le marchand général, le
boucher, le boulanger et le cordonnier.
En 2007, cette maison porte le numéro civique 1272 de la rue des Érables,
paroisse de Saint-Lambert.
Pour
ce retour, Adrienne était seule à les accompagner, Jos s’étant
installé à Val d’Or pour y travailler et les autres ayant tous
depuis longtemps, pris leur vie en main. En décembre 1941, plus
précisément le 27, Adrienne s’est mariée à Raymond Fortin, de
Saint-Pascal-Baylon (aujourd’hui Saint-Pascal-de-Maizerets) à
Québec, et tous deux ont continué à prendre soin des vieux parents;
dans un prochain chapitre, on parlera de la famille de Raymond et
Adrienne et de leurs soixante années d’une heureuse vie à deux.
Pour
leur retour à la campagne, Elzéar et Séraphie avaient choisi une
magnifique maison
recouverte
de bardeaux blancs, décorée en vert, avec une galerie sur deux
côtés et, au deuxième, un petit balcon qui donnait sur la rue.
Construite sur deux étages, la maison était habitée dans son entier
l’été, mais l’hiver le second étage était fermé par économie
d’énergie et, par le fait même, d’argent. Elle comprenait aussi
une cave en ciment où l’on retrouvait une fournaise au bois pour
chauffer la maison et une chambre froide pour y conserver les légumes
bien au frais. Un grenier, plein de trésors et de souvenirs
mystérieux comme tous les greniers, surplombait la construction. L’alimentation
en eau était faite par un puits et les eaux usées s’écoulaient
dans un puisard. La cuisine avait aussi son poêle à bois.
Bien
que située au cœur du village, la propriété était de bonne
dimension et comprenait, en plus de la terre cultivable, une grange
aux multiples usages dans laquelle l’été, peu importe les caprices
de mère Nature, Adrienne pouvait, avant son mariage bien entendu,
jouer au ping pong avec Gonzague Lemieux, Lorenzo Carrier
et,
en fin de semaine, avec son cher Raymond.
Au
bout de la grange, des boxes avaient été aménagés afin d’y
accueillir six chevaux. Venus des rangs pour assister à la messe et,
par la même occasion conclure quelques affaires au village, les
paroissiens louaient ces stalles pour le bien-être de leur cheval et
en profitaient pour venir piquer un brin de jasette, payer leurs taxes
scolaires et se chauffer un peu avant le retour à la maison. C’était
la petite Andrée qui distrayait ces gens avec sa belle façon…
À
l’usage des étrangers, mais aussi pour les besoins trop pressants,
on avait jouxté au bâtiment une proprette petite toilette avec tout
le confort que l’on peut retrouver dans ces endroits : de l’air
frais renouvelé au fur et à mesure, de douces découpures de
journaux (L’Action catholique ou La Patrie) non pas pour en faire la
lecture, mais pour les besoins de la cause. Parfois, au changement des
saisons on y retrouvait des pages du catalogue Simpson Sears ou Eaton,
mais disons que c’était moins flexible et beaucoup trop glissant
pour l’usage auquel elles étaient destinées. Enfin, c’était un
bon dépanneur!...
Cette
première construction ayant été la proie des flammes, Raymond fit
appel à Wilfrid, le frère d’Adrienne, pour bâtir une deuxième
grange. Petite anecdote dont se rappelle Adrienne : la
reconstruction allait bon train, on en était rendu à huiler les
bardeaux du toit. Par une belle journée, nos deux hommes ne se sont
pas méfiés des effets que pouvait exercer la chaleur du soleil sur
le baril d’huile. En voulant ouvrir le contenant, la pression qui s’était
formée à l’intérieur a fait jaillir l’huile, arrosant nos
travailleurs qui sont devenus plus noirs que des nègres. Les voir
ainsi était très drôle, mais ce qui s’avéra moins drôle ce fut
de nettoyer deux hommes et tous leurs vêtements; ça n’a pas été un
cadeau pour les deux femmes de la maison, Séraphie et Adrienne!…
La
deuxième grange a surtout servi comme lieu de travail, pour y couper
du bois par exemple; on y entreposait les instruments de jardinage, la
voiture y était remisée pendant l’hiver et, la saison froide
venue, nous en utilisions une partie en guise de congélateur pour y
conserver quelques quartiers de viande congelée.
Le
terrain adjacent à la maison comprenait un très grand jardin et une
framboiseraie. Séraphie était très fière de son jardin. De ses
produits elle faisait des conserves et des marinades de toutes sortes.
Dans le temps, les gens organisaient des corvées. Ainsi, une
journée, des voisines venaient donner un coup de main pour mettre des
tomates en conserve alors qu’une autre fois on allait prêter
assistance pour canner,
comme on disait, des p’tites fèves à beurre (des
haricots jaunes dans nos mots modernes).
Tranquillement,
le couple avançait en âge et la santé se faisait moins bonne.
Elzéar était plus casanier, possiblement par nécessité. Mais la
radio était née et, malgré sa surdité, il aimait bien se
renseigner sur ce qui se passait dans le monde et surtout en période
d’élection. C’était le temps des Louis Saint-Laurent au
fédéral et Maurice Duplessis au provincial. Tirant doucement sa
pipe, il se berçait tranquillement, regardant les saisons s’écouler
lentement et le train passer au loin. Après plusieurs années de durs
labeurs, il avait bien mérité ce bon temps.
Puis,
la maladie l’a cloué au lit pendant un an. Acceptant courageusement
cette épreuve, il gardait un bon moral et y allait parfois de petites
taquineries pour Adrienne, lui demandant à qui était ce beau bébé
qu’elle promenait toujours dans ses bras (Diane avait vu le jour).
Tendrement, Séraphie a soutenu son Elzéar jusqu’à la fin avec l’aide
d’Adrienne et de Raymond qui lui faisait la barbe et qui aidait à
changer draps et vêtements du cher malade. À cette époque, prendre
soin d’un homme paralysé ce n’était pas chose facile; les lits d’hôpitaux
et autres facilités offertes par le gouvernement par l’entremise du
CLSC, ça n’existait pas.
Elzéar
avait cependant une exigence. Il n’acceptait de prendre son petit
déjeuner qu’à une seule condition. Il fallait que ce soit la P’tite,
comme il l’appelait (Andrée, 3 ans)
qui porte à sa bouche ses petites bouchées de toast du matin, c’était
Séraphie qui lui faisait boire son café dans un petit crémier (en
porcelaine blanche avec de petites fleurs bleues), ce qui rendait la
tâche plus facile pour le malade (la
paille pliante et même la paille tout court n’étaient pas encore
connues à Saint-Lambert).
Le
26 juillet 1947, après vingt jours de coma, il reprit connaissance,
regarda les membres de sa famille réunis dans sa chambre, arrêta ses
yeux au pied du lit, sur la P’tite et s’endormit pour toujours, à
11 h, à l’âge de 83 ans. Le jour même de leur soixante-deuxième
année de mariage.
Toujours
en excellente santé, Séraphie continuait à vaquer à l’entretien
de son jardin et de ses framboisiers. Elle participait à la vie
quotidienne de la maison et aimait bien distraire les enfants. Pour
Andrée, elle avait fabriqué une magnifique poupée de chiffon que l’on
appela Angéline. Pauvre Angéline! à l’occasion du grand ménage,
en cachette, on la remisait au grenier, mais si Andrée y accompagnait
sa grand-mère, toujours Angéline réapparaissait comme un trésor
retrouvé…
Le
soir venu, Séraphie se plaisait à raconter de belles histoires à
Andrée, répondant inlassablement à ses questions d’enfant gâtée
qui n’hésitait pas à réveiller sa mémère, celle-ci s’étant
endormie au fil de l’histoire. Diane étant plus jeune, Séraphie l’occupait
des heures et des heures en s’astreignant à regarder avec elle les
catalogues que la charmante petite-fille déposait sur ses genoux
fatigués en les plaçant, bien entendu, tête-bêche pour sa
grand-mère. Pour changer, elles faisaient aussi des casse-tête, sur
une petite table d’enfant située le long du mur de la cuisine.
Chère grand-maman!
Pour
elle aussi, maintenant, les belles saisons se faisaient plus courtes
et les hivers plus longs. De
plus en plus elle délaissait les travaux extérieurs et se retirait
dans sa chambre pour s’adonner à la prière après quoi, Séraphie
consacrait son temps à de tendres attentions envers les siens. Le
tricot constituait un de ses passe-temps préférés. Elle a bien
essayé d’enseigner cet art à Andrée, mais avec peu de succès. À
ce moment, Séraphie tricotait un petit chandail de couleur vert
pomme, avec des petits trous à des espaces très réguliers, cet
ouvrage fascinait Andrée, surtout qu’il lui était destiné. Dans
ses exercices de tricot Andrée a bien réussi à faire des trous dans
son ouvrage, mais pas où elle aurait dû et par surcroît,
grand-maman Séraphie trouvait ça drôle et lui disait d’être plus
attentive. Disons que, pour un certain temps, Andrée a été en froid
avec ce genre d’artisanat.
Quand
Adrienne et Raymond se furent installés avec les grands-parents, les
enfants, mais aussi toute la parenté de Québec et des États-Unis,
venaient en visite à la maison paternelle. Quelle joie c’était de
les accueillir (pour moi et Diane, c’était la fête avec un grand
F), mais que de fatigues pour ceux qui recevaient. Il y avait les
visites de la fin de semaine, celles de la période des vacances et
les grandes fêtes de famille, comme les noces d’or en 1935
(à ce
moment, la famille était encore à Limoilou) et les noces de diamant
(60
ans) en 1945 (à Saint-Lambert).
À l’occasion de cette dernière
fête,Diana et Alma
avaient
chacune préparé un texte destiné aux jubilaires. Chacune de ces
rencontres était différente et avait son charme propre, mais c’était
toujours l’occasion de grands festins.
Il
ne faudrait pas oublier non plus que dans les années 1940, comme les
salons mortuaires étaient inexistants, du moins à la campagne, les
morts étaient habituellement exposés dans la maison du défunt.
Pendant trois jours, la dépouille était veillée jour et nuit.
Imaginez ce que ça peut représenter comme exigences : des repas,
pour ne pas dire des festins, et des collations à toute heure, des
politesses (breuvage, biscuits et friandises) à offrir aux amis et
aux voisins venus compatir, des lits qui n’ont pas le temps de
refroidir, car les veilleurs de nuit dorment le jour et vice versa, et
que sais-je encore. C’était exténuant pour les proches, surtout si
le défunt avait été longtemps malade et qu’on avait dû le
veiller plusieurs nuits, comme ce fut le cas pour Elzéar.
Séraphie
a partagé cette vie avec la famille d’Adrienne jusqu’au 7 avril
1949. Exaucée par Dieu dans ses prières, elle ne fut malade que
trois jours. Le matin du dernier jour, elle s’est même levée vers
8 h et a dit à Andrée : « Vas demander à ta mère si c’est ce
matin que monsieur le Curé vient me porter le Bon Dieu ». Mais
celui-ci ne devait revenir que le lendemain de Breakeyville où il s’était
rendu pour assister des collègues à l’occasion de la célébration
des Quarante Heures.
À 10 h, assistée par sa bonne vieille amie madame Routhier,
elle nous a quittés, emportée par une crise d’angine, à l’âge
respectable de 82 ans.